Culture

Jacek Borcuch, candidat polonais aux Oscars 2011 : «l'Amérique ne m'impressionne pas»

Article publié le 3 décembre 2010
Article publié le 3 décembre 2010
All that I love (« Wszystko co kocham ») par le réalisateur polonais de 40 ans est un des 65 films en compétition pour repartir de la cérémonie des Oscars avec un trophée en 2011, dans la catégorie meilleur film en langue étrangère. Un conte nostalgique sur une enfance rythmée entre un groupe de punk et la loi martiale.

Cette interview n'a pas été facile à organiser : Jacek Borcuch est en train de filmer une série pour la chaîne polonaise HBO. Après plusieurs coups de fil et des rendez-vous repoussés, ce sera le Kafka café dans Powiśle, quartier de Varsovie qui accueille l'université de Varsovie où il a étudié la philosophie. Un quart d'heures plus tard, le cinéaste - qui serait aussi bien chez lui à Central Park avec ses lunettes noires, la veste à chevron et les converses usées jusqu'à la toile.

Je lui ai demandé ce que ça faisait d'être en lice pour l'Oscar du meilleur film étranger 2011. Il jette du sucre brun dans son espresso et répond, une certaine lassitude dans le ton histoire de rappeler qu'il a déjà répondu 40 fois à cette question : « Les gens ont spéculé là-dessus pendant plusieurs mois, donc j'ai décidé de mettre fin aux rumeurs », dit-il sans emphase. Se voit-il aller jusqu'au bout ? « Je crois autant aux contes qu'aux miracles, mais mon expérience me laisse penser que ce qu'il faut c'est un gros paquet de thune et simplement des lobbyistes professionnels qui agissent en ton nom » D'autant plus qu'« il n'y a rien d'intéressant au niveau international qui se passe en Pologne en ce moment. Il n'y a pas de guerre ou d'évènement politique majeur pour attirer l'attention d'un public global. La politique qui régit la remise des prix a toujours penché légèrement vers la gauche », conclut-il, me livrant son interprétation plutôt sobre sur la situation. Il regarde autour de lui en quête d'un cendrier. Il n'y en a pas. « Si j'avais su qu'on ne pouvait pas fumer ici, j'aurais choisi un autre bar. »

Amour, rébellion, musique

All that I love ('Wszystko co kocham') raconte l'histoire d'un groupe de jeunes qui ont grandis dans un petit patelin en bord de mer sous la Pologne communiste. L'heure est aux découvertes émotionnelles avec l'Histoire en fond. Le film est un voyage sentimentale à l'époque de la jeunesse du réalisateur, lui-même père d'un enfant. « Rien n'est inventé ici. C'est l'histoire de mon quartier, exactement comme ça s'est produit », ajoute-t-il. Dans le film, comme dans la vie du cinéaste, la musique est aux premières loges. Jaceka joué dans un groupe de punk avec des potes de son quartier. Il a formé le groupe Physical Love avec son frère Daniel Bloom. La bande-son du film All That I Love est signée Bloom justement : des arrangements mélodieux et mélancoliques mêlés aux chansons du groupe culte du rock polonais Dezerter et du groupe de punk WC.

La presse polonaise a été vaguement critique sur la musique du film : Jacek, se souvient d'une critique qui termine par les mots « du punk au sucre candy». « Pour moi, le punk rock ne consiste pas à brailler dans un micro ni aux vestes en cuir et aux cheveux en crête », dit-il ironiquement. « Les meilleurs punks – les punks consommés si tu préfères – portaient des pulls déchirés et, en général, des pantalons de costard. Ils portaient des baskets, pas des bottes, et peignaient leurs cheveux avec la raie d'un côté. » Mais Jacek supporte bien la critique : « S'il y a une qualité que j'admire chez moi, c'est que quand je vais au cinéma, je me coupe complètement du reste du monde, je veux être emporté dans l'univers du créateur. Les gens font des films pour partager quelque chose avec quelqu'un, alors que les critiques voudraient tout fausser pour que ça colle à leur vision. A ce niveau, on ne parle même de critique, juste d'une sorte d'impérialisme littéraire. Je suis égoïste quant à mes passions. Pourquoi aurais-je fais un film pour le confort de l'audience ? Ca, c'est le boulot d'un RP ! » Mais Jacek reconnaît qu'il a été enchanté de la réaction de Krzysztof Grabowski, le batteur de Dezerter, qui est allé le voir à la fin de la première en disant : « Jacek, putain, c'était exactement comme ça ». « A l'époque, poursuit Jacek, c'étaient mes idoles, mon moule. S'ils donnent leur accord, disant que c'était comme ce que je présente dans mon film, alors je sens que j'ai réalisé ce film avec sincérité. » C'est indéniable. Pour réchauffer l'atmosphère, Jacek pointe la petite bouteille d'eau qu'il a ajouté à son expresso : « C'est comme ça qu'un vrai mec commence sa journée », plaisante-t-il.

Réalisateur européen dans le jardin américain

All that I love a été diffusé dans des festivals comme Sundance (où c'était le premier film à être qualifié pour la compétition générale), Rotterdam, Bruxelles, Setúbal au Portugal, Los Angeles et New York. Je pose donc la question menaçante – comment le film a-t-il été reçu par une audience internationale ? « Je m'attendais à une question dans le genre », répond-il (la franchise à la Jacek). « Ouais, OK, le film a bien marché », confirme-t-il, laconique. Mais les gens ont-ils apprécié son réalisme historique ? « Dans l'audience, les gens avaient très rarement fait l'expérience de la réalité du totalitarisme, où deux jeunes gens sont incapables de laisser libre cours à leurs sentiments ». Evidemment, il y a eu des comparaisons avec Roméo et Juliette, mais généralement l'attention a été portée sur le thème du passage de l'adolescence à l'âge adulte.

Le mouvement de résistance nationale Solidarité compose la toile de fond du film

L'universalité de All that I love a captivé les organisateurs du festival Sundance qui, selon Jacek, ont trouvé à sa surprise qu'il « regardait un film de sa propre enfance mais dans un langage étrange que je n'ai pas compris. » Ce qui n'a pas laissé de rendre le cinéaste polonais songeur : « En suis-je là, Européen, en train de débarquer aux States ? Ensuite, je me suis demandé quel réalisateur m'avait inspiré » Il réfléchit : « Ce cher Sergio Leone, Francis Ford Coppola... Je me suis dit que, bien que je prétende être Européen, est-ce que j'ai été converti ? Mais les Etats-Unis ne m'impressionnent pas - excepté New York peut-être. Je me vois difficilement ici. Et je ne vais pas chercher à prouver que je peux m'intégrer ici. Si j'ai une quelconque ambition personnelle, elle est déjà fermement ancrée de ce côté-ci de l'Atlantique. »

Photo : © Jacek Borcuch