Culture

Ivan Rajmont : « Le théâtre est le miroir de la vie »

Article publié le 12 mars 2007
Article publié le 12 mars 2007
Contemporain de Milan Kundera ou Tom Stoppard, Ivan Rajmont, 61 ans, est l’un des metteurs en scène tchèque les plus connus. Il dénonce un théâtre désormais soumis à l'exigence du retour sur investissement.

Un parfum de victoire flotte encore dans l’air. En novembre dernier, Ivan Rajmont, 61 ans, s’est vu décerner le 'Max Prize' 2006 par le jury du Festival du théâtre de langue allemande de Prague. Un événement qui est l’occasion de récompenser les meilleurs metteurs en scène tchèques du moment, au service de l’art dramatique allemand. Rajmont a récemment monté ‘Das weite Land’, une tragicomédie écrite en 1911 par le dramaturge autrichien Arthur Schnitzler, en collaboration avec le Théâtre national de Prague.

« C’est une sorte de période de transition, » dit-il aujourd’hui. « Quelque chose s’est achevé et une ère nouvelle devrait bientôt s’ouvrir. Je suis à la recherche de valeurs, de celles qui m’aideront à me diriger dans la réalité dans laquelle nous évoluons », m’explique Rajmont tout en sirotant un thé vert.

La scène contemporaine

L’homme qui se trouve face à moi, confortablement installé dans son appartement, est loin de ressembler à certains de ces intellectuels qui la jouent excentriques et déconnectés. Le sourire aux lèvres, il est vêtu d’un manteau noir, d’un tee-shirt assorti et d’un jean. Devant lui, trônent un ordinateur et une mini chaîne hi-fi. Pour compléter le tableau d’un homme bien dans son époque, il triture un téléphone portable.

Dans les années 70, Rajmont monte ‘Jacques et son maître’, une pièce écrite par Milan Kundera en 1975. Son travail est alors salué par les critiques de l’époque comme l’une des plus grandes productions tchèques de l’histoire contemporaine. En 1989, juste après les six semaines de la ‘Révolution de velours’, il devient le premier metteur en scène du département d’art dramatique du Théâtre national de Prague.

Il y travaille d’ailleurs toujours. Le mois prochain se jouera d’ailleurs la première de ‘Rock’n’Roll’, la dernière pièce de Tom Stoppard, dramaturge britannique né en Tchékoslovaquie, mise en scène par Rajmont lui-même.

Un théâtre (non-) européen

Alors que j'évoque à présent le théâtre européen, le terme ne semble pas être du goût de Rajmont. « Il n'existe aucune espèce d'homogénéité théâtrale en Europe, et dieu merci ! Chaque pays possède sa propre culture. Le théâtre hongrois n'a ainsi rien à voir avec le théâtre italien, pas plus qu'avec le théâtre norvégien. Il est pourtant primordial d'être ouverts les uns aux autres. J'ai trouvé fantastique le Festival international de théâtre des régions européennes fantastique, qui a lieu chaque année à Hradec Králové [à l'est de la Bohême en République tchèque]. Le théâtre allemand et le théâtre autrichien sont les plus représentatifs de la culture germanique. D'importantes sommes d'argent sont investies dans des projets qui, au final, ne se révèlent pas aussi rentables que prévu. En République tchèque, les gens semblent obnubilés par toutes ces histoires de retour sur investissement ».

« Le théâtre est le miroir de la vie. Il dissèque notre quotidien et met en scène les problèmes communs à tout un chacun. C'est lorsqu'il est le plus sincère qu'il devient un ‘théâtre universel’. Il touche alors à des situations qui tendent à se répéter quelle que soit la partie du monde dans laquelle on se trouve », reprend Rajmont tout en s'enfonçant davantage dans son fauteuil.

Faire au mieux en ne faisant rien

Milan Knížák, directeur exécutif de la Galerie nationale de Prague, a une fois soutenu que ce que l'Union européenne pouvait faire de mieux pour la culture européenne, c'était justement de ne rien faire. « Pour Knížák, il n'y a rien d'autre à faire que de laisser cette culture exister d'elle-même. Je pense au contraire qu'il faut lui donner la possibilité d'exister», rétorque Rajmont avant de poursuivre : « chaque institution tente de préserver l'environnement qui lui est propre. Mais pour peu que la culture suive le même schéma, elle pourrait se retourner contre ces mêmes institutions dans l'avenir. » Selon Rajmont, l’Union européenne devrait faire en sorte d’aider une culture européenne à se développer. « Nous avons tendance à oublier que le terme de ‘culture’ englobe tout ce qui a trait à notre quotidien », conclut-il.

Je lui demande alors quelles sont les principales influences du théâtre contemporain. Mon interlocuteur jette un rapide coup d’œil sur l’affiche de l’un de ses plus grands succès et semble alors perdu dans ses pensées. Il se reprend : « nous traversons une drôle d’époque pour le théâtre. Aujourd’hui, l’art dramatique se préoccupe davantage des minorités et des problèmes les plus visibles, sans se soucier d’offrir une vision globale des choses. On écrit désormais des pièces pour quatre ou cinq acteurs maximum, car la présence sur scène d’une vingtaine de personnes est trop coûteuse. Et je peux vous assurer qu’aucun producteur n’est prêt à prendre de tels risques. »

On entend souvent les hommes politiques parler de « vieille » et de « nouvelle » Europe et discourir sur l’histoire et l’apport exceptionnel de l’Europe de l’Est au débat paneuropéen. Il serait intéressant que la culture théâtrale de ces nations contribue à enrichir l’activité théâtrale de l’ensemble du continent. « Continuer à parler d’Est et d’Ouest dans la culture dite ‘européenne’ est un aberration. Considérer cette culture dans son ensemble génère néanmoins une certaine pression que chaque État doit juguler à sa manière », affirme Rajmont.

Je lui fais remarquer que la liberté d’expression engendre toutefois une surproduction, nuisant ainsi à la culture, ce qui me semble paradoxal. « Il en va de même pour la littérature. Même si certains livres sont remarquables, il existe un gâchis énorme dans les librairies. Une situation qui concerne une majorité de choses actuellement. Et il est difficile d’y échapper », me fait remarquer Rajmont avant de lancer un regard anxieux à sa montre.

L’homme doit s’éclipser pour donner une conférence à l’Académie des Beaux-Arts. De mon côté, je m’apprête à réfléchir à l’avenir du théâtre européen.