Culture

Ismael Serrano : « La musique soigne l'animal social »

Article publié le 7 janvier 2008
Article publié le 7 janvier 2008
Les chanteurs contestataires : dinosaures passés de mode, forcément Sud-Américains ? L’Espagnol Ismael Serrano, 33 ans, nous prouve le contraire. En direct live de son studio madrilène, il nous raconte sa raison d’être militante.

Rêver les yeux ouverts. Trouver des paradis déserts. Dans une ville comme Madrid, peuplée de trois millions d’habitants, missions impossibles. Pourtant, alors que nous rencontrons le chanteur Ismael Serrano pour qu’il nous parle de son dernier disque Rêves d’un homme éveillé (2007), tout devient subitement possible.

Depuis ‘Les paradis déserts’, son petit studio de production situé en plein centre de Madrid, on ne perçoit rien du brouhaha naissant dans la capitale espagnole, alors que les travailleurs fatigués se mêlent aux étudiants affamés dans les rames de métro. Il est 14h.

Rêver est naturel

« Rêver éveillé est l’essence de l’être humain », nous lance rapidement Ismael Serrano. « Seuls les êtres humains sont capables de faire de leurs rêves des tremplins pour se bouger et améliorer les choses. » Sa posture est sérieuse, pas de place à l’improvisation. Le bonhomme est convaincu de ce qu’il dit et donc de ce qu’il chante. Depuis quinze ans, il revendique sans cesse sur scène qu’un autre monde est possible.

Et les chansons, comment peuvent-elles rendre le monde meilleur ? « La société actuelle nous oblige souvent à nous sentir isolés du reste des gens. La musique aide à soigner l’animal social qui sommeille en chacun de nous, dans notre vie sentimentale, sociale et même politique », poursuit le chanteur. Tandis qu’il allume une cigarette, Ismael Serrano évoque son parcours : d’autres chanteurs hispanophones comme Joan Manuel Serrat, Joaquin Sabina ou Silvio Rodriguez lui ont appris à douter et l’ont aidé à réveiller sa conscience politique : « La musique t’aide à comprendre que tu n’es pas le seul à rêver. »

Chanter ce qui nous touche

Pourtant, l’industrie du disque laisse de moins en moins de place aux chansons d’auteur. Serait-il ‘has been’ de mélanger ses rêves politiques, sa conscience sociale, à la musique ? «Ce type de chansons survit car il existe encore de nombreuses personnes, comme moi, qui ressentent le besoin de l’écouter », se défend Ismaël. A juste titre : Rêves d’un homme éveillé s’est très vite installé à la première place des ventes de disques espagnols, la semaine de sa sortie.

Les milliers de disques qu’il vend, Ismael Serrano en fait bien peu de cas. Il tente plutôt de justifier la dimension sociale de sa musique : « Je chante ce qui me touche, qu’il s’agisse de sentiments amoureux ou d’autres émotions. Je peux avoir l’idée d’une chanson après avoir lu un journal, simplement parce qu’un évènement, même éloigné, m’a ému. Cet esprit ‘critique’ est le propre de l’être humain. Il est éternel et disparaîtra avec l’Histoire. »

L’Europe dans sa valise

« J’ai fait un voyage en ‘Inter-rail’ au début des années 90. Paris, Amsterdam, Copenhague, Budapest, Prague : cette expérience m’a laissé un profond souvenir », se souvient Ismael Serrano. Il garde en mémoire Amsterdam, ville enchantée, Paris qui l’a marqué pour son côté bohème et littéraire et Copenhague, ce petit village appelé Cristiania.

En novembre 2006, invité par l’Institut Cervantes, Ismael Serrano a chanté quelques morceaux au Théâtre Hermitage de Moscou. Un souvenir mitigé cette fois. « Ce fut une expérience hallucinante, nous avons joué dans un théâtre. En plus des Espagnols, il y avait de nombreux Russes étudiant la langue espagnole. » Mais le « nationalisme » qui s’installe en Russie l’inquiète. La réalité quotidienne dans les rues du pays, lui a paru quelque peu « inhospitalière », nous confie-t-il avec une pointe de mystère.

Ismael Serrano a encore tout à découvrir des grandes scènes européennes. Et il n’écarte pas la possibilité d’exporter sa musique vers d’autres pays : « Nous avons souvent pensé aller en Italie ou en France, où il existe aujourd’hui un courant de chansons d’auteur, comme les nôtres. D’ailleurs, chacun prête une certaine attention à ce qui se passe chez son voisin et en Amérique Latine. »

Espagne : la clé

Ismael Serrano cherche toujours les réponses dans l’utopie et l’espoir, même pour résoudre la crispation politique en Espagne : « Je veux croire qu’il existe encore plus de choses qui nous unissent que d’autres qui nous séparent. Je pense que les gens n’ont pas les mêmes préoccupations que les politiciens ». Il est du genre à ne pas aimer l’utilisation abusive de symboles nationaux comme le drapeau, l’hymne ou la langue pour diviser la population. « C’est ainsi que ces concepts deviennent stériles et vides de sens. »

Un concours pour trouver des paroles à l’hymne espagnol vient d’ailleurs de s’achever. « Cela ne permet pas d’unir notre peuple mais de relever nos différences. Elles sont nombreuses mais ce n’est pas catastrophique. L’identité espagnole devrait se définir autour de la pluralité de notre peuple et de la société : l’homogénéité est l’ennemi du progrès et du futur. » En tirant sa dernière latte de cigarette, Ismael Serrano ajoute finalement : « Si on devait obligatoirement trouver des paroles à l’hymne national, je crois qu’une poésie d’Antonio Machado conviendrait parfaitement. »

Découvrez le documentaire autour du dernier disque d’Ismaël Serrano

Photo en Une: (http://www.ismaelserrano.com)