Culture

Homo Erasmus ou « la nullité des échanges »

Article publié le 10 octobre 2013
Article publié le 10 octobre 2013

En un quart de siècle, le programme Erasmus a soulevé beaucoup d’interrogations jusqu’à poser, récemment, la question de son bien-fondé. Dans un petit livre sarcastique, Léos Van Melckebeke - un étudiant français - dresse lui le portrait d'Homo Erasmus, aussi grotesque que consternant. Interview avec un auteur qui rompt l’errant.

Cafébabel : Comment t’es venu l’idée du bouquin ?

Léos Van Melckebeke (LVM) : J’ai commencé un stage de langue italienne à Venise quand j’avais 21 ans (il en a 23 aujourd’hui, ndlr) entouré d’étudiants Erasmus pour préparer l’année à venir que j’ai effectuée à Bologne. Pendant ce mois, très peu d'étudiants ont essayé de rencontrer des Italiens et de parler la langue, ce qui est quand même l’idée de base. J’ai donc pu observer ce que pouvait être Erasmus c’est à dire quelque chose en complet décalage avec le discours positif autour du programme. Le parti pris du livre, c’est donc d’éclairer les parts d’ombre d’Erasmus.

Cafébabel : Quelle était ton opinion sur le programme Erasmus avant ça ?

LVM : Je trouvais ça formidable et je trouve encore ça formidable. L’idée est géniale, j’ai juste été surpris par la réalisation concrète et par la nullité des échanges qu’Erasmus pouvait apporter. Ce n’est pas parce que tu mets 20 Européens dans une pièce qu’il en ressort un truc intéressant. Généralement, ça débouche sur des inepties. Chaque étudiant va très vite défendre le cliché de son pays sans qu’il y ait de réel échange. J’ai jamais entendu de discussion sur ce que devrait être l’Europe ou sur la situation de notre génération par exemple.

« Des discours franchement délirants »

Cafébabel : Mais certains étudiants ne partageaient pas ton avis ?

LVM : Si. A Bologne, j’ai rencontré des étudiants autres avec qui j’ai vraiment dialogué. Que ce soit un Suisse, un Allemand, c’était des personnes qui avaient fait le choix de se couper d’Erasmus et de rencontrer des Italiens. C’est pour ça que je n’ai pas du tout fréquenté ces fameuses associations Erasmus, qui n’apportent rien. C’est aussi pour ça que le livre est surtout une exagération comique à propos d’une situation absurde.

Cafébabel : Ce n’est pas un pamphlet contre Erasmus donc ?

LVM : Non. C’est une description du réel pour s’écarter des discours uniformes franchement délirants et forcément élogieux. T’entends les anciens étudiants Erasmus ? C’est toujours pareil.

Cafébabel : S’il n’est pas écrit à la première personne, le livre est quand même un peu autobiographique. Alors qui est vraiment Homo Eramus ?

LVM : J’ai créé ce personnage conceptuel comme un personnage de roman parce qu’il me permettait de l’aborder par trois côtés. Homo Erasmus c’est premièrement des étudiants que j’ai observés. Deuxièmement, c’est moi. Et troisièmement, c’est personne, c’est à dire un concept qui pourrait être une exagération de l’étudiant Erasmus.

Cafébabel : Penses-tu que Homo Erasmus est sectaire ?

LVM : Oui, dans le sens où il ne s’intéresse pas à la culture du pays où il est. Ils restent entre eux. C’est assez absurde puisque quand tu pars en Erasmus, c’est pour découvrir d’autres choses mais finalement tu retrouves la monoculture dominante. Tu peux très bien passé une année Erasmus à Bologne et ne pas du tout être en contact avec la ville, son histoire, sa population, sa singularité. On se demande alors quel est l’intérêt du voyage.

Critique de la léthargie nomade

Cafébabel : L’utilité du voyage, c’est d’ailleurs le point de départ du livre et tu sembles avoir une vision très intellectualisante… (il coupe)

LVM : Je pars du principe que si on voyage, c’est parce qu’on est curieux. Aujourd’hui, on voyage pour imposer ses idées sur place. Pour moi, le désir de voyager naît du désir de découvrir. Je ne suis pas en train de dire que tout le monde doit être comme ça. Ça m’étonne juste que des étudiants voyagent et ne sont pas curieux de connaître l’endroit où ils se trouvent.

Cafébabel : Une scène décrit Homo Erasmus complètement ébahi devant une Gay-Pride comme s’il ne savait pas ce que c’était. Ton livre n’est-il pas aussi une critique caustique de ta propre génération ?

LVM : Cette scène, c’est une illustration du potentiel comique de notre génération. Moi quand je vois ça, ça me fait marrer. Je me ris de l’époque. Je n'ai aucun respect pour elle. J'essaie de faire délirer le réel contemporain et son esprit de sérieux. Si tu remontes à Ionesco, à Molière, il se foutait de leur époque et arrivaient à en extraire ce potentiel comique.

Cafébabel : D’accord mais quel regard portes-tu sur notre génération ?

LVM : On est aspiré par l’ennui. J’ai l’impression globalement que les gens s’emmerdent et essaient de combler cet ennui par un suivisme généralisé : cet état de fête permanent où tout le monde s’éclate pour rien. J’ai un regard assez sceptique sur le modernisme, sur l’époque, sur mes contemporains.

Cafébabel : Dans la forme comme dans le fond, franchement ça se voit. Avec ce livre, tu n’as pas peur de passer pour un vieux con ?

LVM : J’ai tout à fait conscience de ça et encore une fois, ce livre c’est une exagération comique. Je ne suis pas quelqu’un qui est dans le rejet de la fête, mais je trouve les fêtes actuelles tristes et insipides. Ce que j’espère, c’est avoir réussi à faire rire. Ce livre n’a pas de grandes prétentions, ce n’est pas un programme politique. C’est un petit truc. 

Cafébabel : Du coup, que conseillerais-tu aujourd’hui à un étudiant qui part en Erasmus ?

LVM : Ne pas se laisser aspirer par le programme, avoir la curiosité de rencontrer des autochtones. Et ça, ça demande un effort. Le truc c’est qu’on est dans une époque où on nous demande d’en faire le moins possible. La tentation est forte de se laisser guider par les associations conventionnelles et rester entre Erasmus. Mais en recherchant toujours la facilité, on ne forme plus que des troupeaux.

Propos receuillis par M.A.

Lire : Homo Erasmus, critique de la léthargie nomade aux éditions Dasein