Culture

« Hommes chauds, dictature froide » : la condition gay dans la Hongrie communiste

Article publié le 8 septembre 2015
Article publié le 8 septembre 2015

Le 16 août dernier se déroulait au Sziget Festival de Budapest une projection suivie d’une discussion concernant un sujet de société de plus en plus présent en Europe et pourtant toujours peu documenté en Hongrie : la question de la reconnaissance des droits des communautés LGBT. Un long métrage a tenté de faire écho à leur lutte sous la forme d’un dialogue intergénérationnel et militant.

Dimanche, dernier jour officiel du Sziget. Dès le lendemain, la plupart des festivaliers vont commencer à plier bagages et rejoindre leurs pénates, proches ou lointains. Il fait 40 degrés et le ciel est lourd d’un hypothétique orage. Mais dans la tente du Magic Mirror, autour de laquelle se concentrent les associations et les événements traitant de culture et droits LGBT, trois ventilateurs tournent à plein régime et une écharpe serait presque la bienvenue. C’est dans cette yourte immense, lieu privilégié de calme au milieu de la cohue, que se sont déroulées projections et conférences tout au long du festival, notamment celle très attendue de deux membres des Pussy Riots.

Face à un public plutôt clairsemé, était projeté le documentaire Meleg ferfiák, hideg diktaruták, littéralement « Hommes chauds, dictatures froides » (meleg en hongrois signifiant à la fois « chaud » et « gay », nda) suivi d’une discussion avec l’assistante de réalisation, Timar Magdi Cilin, et de deux des intervenants et acteurs, Balázs Pálfi et Péter Hanzli.

Filmer le dialogue intergénérationnel

Le projet, finalisé en 2014 par la réalisatrice Mária Takács et son équipe, n’a pas été facile à mettre en place, encore moins à réaliser. Le projet, initié par le militant Milán Banach Nagy, était d’analyser les droits très fragiles accordés à la communauté LGBT en Hongrie, et d’étudier leur évolution depuis les années 50 en filmant un dialogue entre deux générations. Trois jeunes militants des années 2000, Milán, Gábor et Péter, ont donc recherché, rencontré, interrogé, écouté et partagé leurs expériences avec entre autres László, Balázs, Attila, Zoltán, Ferenc et István. Tous sont des homosexuels nés dans les années 40 ou 50, militants ou pas, qui ont tenté de concilier leur vie et leur sexualité malgré un contexte politique bien plus sombre, afin de mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à faire pour ceux qui se lancent dans la lutte aujourd’hui.

Le film prend pour point de départ la Gay Pride de 2008, la première manifestation à Budapest à avoir été encadrée par un très sévère cordon policier pour protéger les manifestants d’attaques de militants d’extrême droite qui leur lançaient des projectiles et les insultaient. Milán raconte que c’est ce jour-là qu’il a pressenti que le gouvernement de l’époque préférait brimer la liberté de défiler des promoteurs de la cause LGBT plutôt que de stopper les violentes manifestations d’intolérance. Le dispositif policier est depuis reproduit chaque année, toujours plus spectaculaire.

Bande-annonce en anglais du film.

Si cette situation et les risques qu’elle comporte sont effectivement inquiétants, les intervenants plus âgés qui parlent tout le long du film permettent de la modérer en montrant tout le chemin parcouru depuis les années 50. « Pour vous, il est plus normal de faire son coming-out que de se taire en espérant que personne ne découvrira jamais rien. En 1980, c’était encore incroyable de seulement envisager la première option », affirme un intervenant dans le film.

Ils rappellent à ce titre que le pouvoir communiste de l’époque avait ceci de particulier qu’il planifiait très rigoureusement la vie de ses administrés, de leur naissance à leur mort, avec bien sûr son mot à dire sur le concubinage des individus et la fondation des familles, « ce qui convenait finalement parfaitement a la plupart des gens, et qui aurait pu me convenir aussi si j’étais proprement rentré dans cette case », soupire l’un des acteurs. Surtout au regard des punitions prévues pour ceux qui transgressaient la norme, de l’emprisonnement à d’autres formes de torture. On retrouve cependant un peu de cette volonté de contrôle dans l’amendement sur la famille édicté par le Premier ministre Viktór Orbán en 2013, qui inscrit dans la Constitution hongroise une définition très stricte de la famille, pouvant se composer uniquement d’un homme et d’une femme sans exception, et violemment critiquée par de nombreuses ONG, dont Amnesty International.

Repenser sa propre histoire

Hommes chauds, dictatures froides fait écho à un autre film, également réalisé par Mária Takács et sorti en 2009, The Secret Years, qui se basait sur la même structure mais proposait de suivre les divers parcours de femmes lesbiennes pendant la dictature communiste. Un livre a aussi été édité chaque fois en parallèle aux deux films, retraçant et détaillant davantage les vies et anecdotes des différents protagonistes. Il était très important pour l’équipe de pouvoir retracer non seulement les histoires de ceux qui ont connu cette époque mais également les débuts officiels d’un mouvement organisé pour les droits des personnes LGBT, à travers la création de la toute première association homosexuelle Homeros et du magazine Mások, qui a joué aussi un grand rôle dès le début de l’épidémie de SIDA en diffusant a grande échelle des messages de prévention.

Tout le long du documentaire, on suit les protagonistes, l’ancienne et la nouvelle garde, qui se promènent dans Budapest sur les traces des anciens lieux emblématiques de la culture gay d’avant 1989, comme les mythiques bains Géllert et leurs terrasses, encore non mixtes à l’époque, qui disposaient d’une réputation sulfureuse. Ou encore le mythique Café de l’Université et son accès au sous-sol par une porte dérobée, disparu depuis. Les protagonistes voyagent même jusque sur les plages croates, en souvenir des vacances qui leur permettaient à l’époque de se sentir un peu libres. D’après Timar Magdi Cilin, l’assistante de réalisation, ces parcours et voyages étaient faits à la fois pour donner un peu plus de corps a cette période peu connue, mais aussi pour pousser les protagonistes de l’ancienne génération à « repenser leur propre histoire ».

Faire financer tout cela, de la prise d’images à la diffusion en salles en passant par la post-production, n’a cependant pas été une partie de plaisir. Comme pour The Secret Years, toutes les demandes de financement effectuées auprès des chaînes de télévision ou de producteurs hongrois n’ont rien donné, mais l’équipe a dès le début pu compter sur le soutien financier de plusieurs organismes internationaux, et sur le financement par la plateforme de financement participatif Indiegogo, qui a permis de récupérer 8065 dollars US (soit plus de 7000 €). Le film a ensuite pu être diffusé pendant un mois dans plusieurs cinémas de Budapest en juillet 2015, ainsi qu’au Sziget, et a obtenu généralement de bonnes critiques dans les revues spécialisées.

Lorsque l’on demande à cette occasion à Balázs Pálfi et Péter Hanzli, les deux protagonistes présents au Magic Mirror, si tourner ce film a changé dans leur vie, Péter, le plus jeune, mentionne sa découverte de l’importance d’un véritable dialogue entre différentes générations de militants et les bienfaits qu’il continue d’en retirer. Quant à Balázs, le plus âgé, figure très connue du militantisme LGBT à Budapest, l’expérience lui a donné l’occasion de faire un bilan et de constater que, s’il reste énormément à faire, la baisse progressive des discriminations et l’apparition de nombreuses jeunes associations d’aide et de lutte lui interdit de désespérer. Personnellement, il est devenu suite à ce film « encore plus vieux et encore plus connu », dit-il avec un grand sourire.

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Merci a Judit Gyarfas pour son aide précieuse