Culture

« Give Food a Chance » : la Berlinale se met à table

Article publié le 1 mars 2011
Article publié le 1 mars 2011
Pour la cinquième année, la section « Cinéma culinaire » de la 61e édition de la Berlinale a mis l’accent sur la « relation qui unit le cinéma, la culture, la cuisine et l'environnement ».
Les quelques films sur l’environnement et l’alimentation, les menus créés pour l’occasion par des chefs renommés et servis au restaurant Spiegelzelt, et les diverses manifestations organisées l’après-midi étaient censés véhiculer la pensée du directeur du festival, Dieter Kosslick : « L’alimentation unit les hommes et crée un lien entre l’humanité et la nature ».

Après une projection préalable de quelques films au programme du festival, plusieurs grands chefs étoilés se sont inspirés des sujets abordés pour créer leurs menus. Le chef Tim Raue s’est inspiré de Jiro Dreams of Sushi, un documentaire sur un petit restaurant de sushi étoilé qui se trouve dans une station de métro à Tokyo, pour créer une soupe miso rouge au homard et au poulpe.

Gourmandise et colonisation

Après avoir visionné le documentaire Taste the Waste sur le gaspillage quotidien de plusieurs tonnes de produits alimentaires qui pourraient être utilisés, des écoliers ont élaboré un menu à partir de déchets. Après la projection de También la lluvia, le film lauréat de la section Panorama qui met en scène Gael García Bernal dans le rôle d’un réalisateur idéaliste tiraillé entre ses principes moraux et la nécessité de financer son film, le chef étoilé Thomas Kammeier s’est posé la question suivante : « Qu’est-on censé cuisiner après cinq siècles d’oppression ? » También la lluvia montre le combat des habitants de Cochabamba qui luttaient en 2000 contre la privatisation de l’eau et contre une augmentation de son prix de 300 %. Le spectateur finit par partager les scrupules des personnages du film quand il s'attable pour déguster du quinoa accompagné de pommes de terre des Andes et de piment en entrée, du confit de cochon de lait et ses haricots verts à la coriandre et sa sauce piquante en plat de résistance et, en dessert, une trilogie chocolatée de sauvageries boliviennes. Combien de cochons ont bien pu payer de leur vie l’organisation de cette manifestation ?

Pacha mama

Mais il ne fallait pas avoir mauvaise conscience. Les Tea Times, organisés l’après-midi, ont permis d’aborder certains sujets plus en profondeur. Karen Duve a lu quelques passages de son dernier roman, Anständig essen (bien manger), et a discuté de l’éthique du carnivorisme avec le philosophe Harald Lemke. Alors que ce dernier pouvait aborder la question d’un point de vue philosophique (« comment bien vivre sans nuire à d'autres formes de vie ? »), Karen Duve considérait déjà avoir fait un effort considérable en laissant tomber sa poêlée de poulet rôti habituelle à 2,99 euros au profit de plats bio surgelés. Le fondateur et gourou du mouvement Slow Food, Carlo Petrini, a pu tout du moins mettre l’accent sur l’importance de la prise de conscience de sa propre alimentation. Dans son livre Terra Madre, il décrit la création d’un réseau de producteurs d’aliments, de négociants et de consommateurs dans 163 pays qui se bat pour une culture de l’alimentation, une agriculture durable et la valeur des produits alimentaires.

Toujours est-il que les manifestations nocturnes ont abordé des questions de société et d’environnement. The Pipe, de Ristear Ó Domhnaill, a suivi sur le vif la lutte de pêcheurs irlandais qui sont parvenus à empêcher l’installation d’un pipeline. Dans Notre jardin d’Eden, Mano Khalil nous fait entrer dans l’univers multiculturel des jardins familiaux. Quant à l’allemand Bertram Verhaag (dans Ehrfurcht vor dem LebenLe respect de la vie) et au néerlandais Hans Dortmans (dans Divine Pig - Cochon divin), ils abordent tout deux la relation étroite entre le cochon et son abatteur. Dans Le Quattro Volte (Les Quatre vies), Michelangelo Frammartino s’intéresse au bois, au feu et au vent, à des chèvres et un berger qui souffre d’une maladie mortelle dans un petit village de Calabre. Le long métrage Meshi to Otome (La nourriture et la servante) du réalisateur japonais Minoru Kurimura traite avec humour et tendresse des troubles alimentaires de trois jeunes couples.

« Ecologiquement correcte »

La Berlinale a toujours offert une véritable tribune aux sujets politiques. L’alimentation, la production alimentaire et la consommation sont des sujets dignes d’une interrogation cinématographique. Mais la section « Cinéma culinaire » reflète l'évolution progressive de ce festival vers un événement qui manque de cohérence. Il ne s’agit pas que des films et des sujets qu’ils abordent. On essaie de nous vendre une perception de la vie « écologiquement correcte » pour laquelle le spectateur est invité à payer lors de grands dîners, de dégustations de vins et de présentations de livres. Malheureusement, dans ce cadre, peu de place a été laissée au débat et à la critique. C’est comme si le « Cinéma culinaire » s'adressait au final aux gourmets et connaisseurs en vin désirant se payer une nouvelle fois quelque chose sortant de l’ordinaire. Il est probable que les esprits critiques ne pouvaient tout simplement pas se permettre les 59 euros du billet d’entrée.

A 59 euros, la sensibilisation a été réservée à des individus capables de se l'offrir

Photos : Tambien la lluvia ©Berlinale; Cinéma culinaire ©Katarzyna Swierc; Videos: (cc)Youtube