Culture

Gertrude & Alice : le Shakespeare & Co de Sydney

Article publié le 2 mars 2011
Article publié le 2 mars 2011
Gertrude & Alice. Dans cette petite librairie à la saveur saphique, les ouvrages des intellectuels européens sont empilés, désordonnés, à deux pas de la plage mythique des surfeurs australiens.

Des vagues turquoises, une étendue immense de sable blanc, une rampe de skate, de la pelouse et la mer : un air de vacances flotte à peine les cours terminés. Côte à côte le long du rivage : des bars, des petits restaurants où prendre un brunch, des bars à jus de fruits, des magasins de planches de surf et de maillots de bain. Je m’arrête pour regarder les figures exécutées par un jeune sur son skate ; j’ai envie de me laisser aller. Nous sommes à Sydney, Bondi Beach. Le paradis des surfeurs et des starlettes de l’hémisphère Sud. Bermudas et minijupes dissimulent à peine les maillots de bain et les corps sculpturaux et dans leurs tongs de toutes les couleurs, des jeunes d’environ 25 ans qui n’ont qu’une seule idée en tête : s’amuser. Jouir de la vague, de la journée, d’un saut en skate et de la vie. Je remets à demain la recherche du livre de Bill Bryson (journaliste et écrivain connu pour ses récits de voyages, ndlr).

Retour dans le monde fantastique du magicien d’Oz

On se croirait volontiers en Californie, sur la plage très select d’Alerte à Malibu. Entre les bandes de jeunes et les vendeurs de glaces Calippo, des caméras tournent d’ailleurs une émission de télé réalité appelée Bondi Rescue, qui ressemble fort à la série américaine. Mais ici, les baigneurs – et les muscles – sont vrais. L’endroit rappelle l’Espagne et ses fêtes, en plus ordonné et cosmopolite, ou l’Italie pour les sourires sur les visages et le plaisir d’être ensemble. Mais le tout semblerait trop parfait et peut-être surfait à ceux qui viennent de la grande Botte.

Un petit air de Californie

Un monde à part, cette Ozstralie, où l’on ne peut arriver qu’en frappant trois fois les talons de ses souliers de rubis, comme dans le roman de L. Frank Baum. Sur la côte des hôtels économiques et très colorés côtoient des complexes résidentiels aux prix exorbitants. Dans une rue perpendiculaire à la mer, des commerces et des cafés à l’ambiance légère servent des boissons énergétiques. Au cœur de la superficialité de ce microcosme sans prétention philosophique : une libraire. Gertude&Alice.

Shakespeare & Company, mais à Sydney

Il arrive, parfois, de ne pas reconnaître une personne lorsqu’on la rencontre en dehors du contexte habituel. C’est exactement ce qui m’est arrivé devant l’enseigne en bois et à l’écriture rouge bordeaux de cette vitrine donnant sur la rue. Quelques pas, un coup d’œil furtif dans le magasin : il y a des livres partout, sur les murs, les étagères, dans les caisses. Des piles de livres. Je ne connais qu’un seul endroit comme celui-ci. C’est Shakespeare & Company, la libraire anglaise de Paris. Ici, Gertrude & Alice sont sans aucun doute Stein et Toklas, toutes deux écrivains et icônes du mouvement féministe et compagnes dans la vie. Les amantes saphiques de la littérature. Quelle surprise ! Je suis au 46 Hall Street, à Bondi Beach, à 20 000 kilomètres dans l’hémisphère opposé. Mais l’atmosphère de savoirs est la même ici que celle qui vous saisit dans la librairie jumelle près de Notre Dame à Paris. La même odeur de poudre, le même silence religieux, le même temps immobile et mon regard hypnotisé par les milliers de titres, disposés en piles du sol au plafond. Au milieu d’un petit salon improvisé, fauteuils et table en bois, deux filles assez mignonnes préparent le café, réchauffent des croissants et des repas bio. Des programmes de poésie et de soirées de littérature sont affichés aux murs.

Un coffre plein d’aventures

Plus de 25.000 titres sont disponiblesScience-fiction, ouvrages pour enfants, voyages... Dans les ouvrages, les marque-pages improvisés (un billet d’un train russe, une carte postale française, l’emballage d’un gâteau andalou, la coupure d’un article découpé quelque part en Europe de l’Est) racontent les pays parcourus par les lecteurs. Des noms ou des numéros de téléphone sont gribouillés sur des papiers, comme des destinations conseillées à la table d’un quelconque fast-food. Si l’on pouvait retracer l’histoire des mains qui ont feuilleté ces piles de livres, on pourrait écrire un roman, des histoires de sacs à dos, d’histoires d’amour brisées et reconstruites, d’amitiés qui durent une vie ou seulement quelques instants, de pages lues et échangées, de souvenirs.

Je décide de m’arrêter dans une petite pièce du fond de la librairie, entouré de livres de Sartre, Marx, Austin et des philosophes grecs. Je sens l’odeur de café et le bruit des cuillères qui tournent dans les tasses. Bondi Beach renferme un coffre plein de rêves et de soif d’aventures. Il suffit de rester assis et immobiles, à côté d’une tasse fumante. Trois siècles après Cook (le premier Européen débarqué en Nouvelle Zélande, ndlr), il y a encore un monde à découvrir. Je lève les yeux et tombe sur Bill Bryson, le livre que je cherchais. Je donne quelques dollars à la caisse afin de pouvoir repartir avec, en mains, la preuve que tout ceci existe vraiment.

Photo : Une : (cc)LWY/flickr ; Bondi Beach : (cc)kagey_b/flickr ; Gertrude & Alice : (cc)Aussie Adventures/flickr