Culture

Gerhard Glück: «De piques et de pointes»

Article publié le 27 avril 2009
Article publié le 27 avril 2009
En deux coups de crayon, ce caricaturiste allemand décrit l’uniformisation d’un monde « petit bourgeois ». 65 ans à croquer tout ce qui bouge de l’autre côté de la rangée de thuyas.

« Je ne voulais surtout pas de texte car j’étais fasciné par l’idée de transmettre quelque chose rien que par l’image »

Dans ce quartier résidentiel qui se déploie nonchalamment sur les pentes douces des coteaux de Kassel, tout respire l’ordre, le calme et… sinon la volupté, du moins le charme certain et discret d’une petite bourgeoisie pratiquement sans histoire, à moins qu’il ne s’agisse d’une « middle-class » un tantinet coincée, mais sûre de ses valeurs et de son conformisme. Au seuil des habitations pimpantes, les jardins bien peignés, la taille si méticuleuse de la végétation environnante donne l’impression d’avoir été polie à coup de lime à ongles. Bien sagement rangées dans leurs garages respectifs, les Volvos rutilantes, les Opels sans une égratignure et tant d’autres Audis astiquées à la peau de chamois, en attendant que le portail automatique, garant de leur sécurité nocturne, glisse automatiquement en même temps que le soir.

Rien ne manque à cette carte postale, pas même l’artiste pour la peindre. Car dans quel autre lieu que celui-ci, Gerhard Glück pourrait-il mieux puiser son inspiration ? Lui dont le regard grave et moqueur a su depuis plusieurs années se poser, d’une pointe acérée, sur ce monde aseptisé afin de construire, le mieux possible, le mode vie et le décor des personnages qui peuplent son petit univers de papier. Dans la villa de style art nouveau où il peut en toute quiétude, jour après jour, laisser libre cours à son imagination, s’épanouit un art pour lequel il s’est vu décerné par trois fois le prix allemand de la caricature. 

Le commun : mortel

(Gerhard Glück)A l’inverse de la plupart de ses collègues soumis aux dures contraintes de la caricature politique exécutée dans la précipitation en quatre ou cinq rapides coups de plumes, Gerhard Glück ne connait pas la pression d’un timing tyrannique. Il prend son temps ! Celui qui lui permet de peaufiner ses images avant de les livrer à ses commanditaires sous un petit format, sans omettre au passage de les parachever à l’acrylique et à la tempera. Sans agressivité, son talent se plait à épingler la complexité de ses personnages, qu’il caricature sous leurs travers quotidiens. A l’instar de Monsieur Stucker, ce petit bonhomme austère coiffé d’un chapeau et serrant un porte-document sous son bras qui lève les yeux vers un mémorial de pierre en s’y attardant longuement d’un regard admiratif. Sur le socle est érigé, muscles tendus sous sa cuirasse, un preux chevalier dressé sur sa monture qui, d’un air héroïque, plante victorieusement sa lance dans le flan d’un dragon moribond convulsionné par la douleur. Comme un contrepoint à l’image, la légende souligne : « Quand, en proie à une violente contrariété, Monsieur Stucker éprouve le besoin de sortir de chez lui, on a toutes les chances de le trouver méditant Place Saint Georges. »

Avant de vivre uniquement de ses caricatures, Gerhard Glück enseigna dans une école d’art. Un jour, l’un de ses amis lui conseilla de proposer ses dessins à des rédactions. Le Süd deutsche Zeitung (SD) lui répondit aussitôt : « Intéressés… ils l’étaient mais, ils en voulaient beaucoup plus », se rappelle-t-il. Alors, il finit par laisser tomber son métier d’enseignant pour se consacrer entièrement à la caricature. Depuis bientôt dix ans, il dessine presque exclusivement pour le journal suisse Neuen Zürcher Zeitung (NZZ).

De Kassel, Allemagne, à la Suisse 

Se muer en travailleur frontalier n’est pas chose facile. D’autant plus que ce sont ses dessins originaux qu’il doit livrer en express au journal qui a son siège à Zurich. Quand ça urge, il saute dans le premier ICE venu pour les porter lui-même à la rédaction. Les images sont alors scannées sur place afin d’être parfaitement assorties aux couleurs de la revue. Elles lui sont réexpédiées par la suite. « Il m’est déjà arrivé de devoir les montrer à la douane et de fournir des explications. Gros problème ! Parfois, ils ne voulaient pas croire que c’était ma propriété. » On ne rigole pas avec les douanes helvétiques ! Toutefois, entre-temps, ces drolatiques images ont eu le temps de devenir célèbres. Depuis, on ne l’embête plus.

En me penchant sur sa table de travail, j’aperçois des esquisses au crayon. Dans un bistro de quartier, trois ivrognes titubent. Glück me parle de l’importance de la lumière. Comment elle doit se poser. Son souci de la rigueur le pousse au perfectionnisme. Pour mieux illustrer son intention, d’un geste rapide de la main, il exécute le mouvement souhaité au-dessus de la planche à dessin et la cigarette qui se consume entre ses doigts semble se plier sous sa férule sans toutefois tomber ni sur la feuille, ni sur le gâteau que sa femme lui a préparé. 

« C’est un vrai fourbi, mais si divertissant ! », ajoute-t-il en me regardant d’un air railleur par-dessus ses lunettes. « Le divertissement est mon fond de commerce. Je ne me prends pas au sérieux. Si je me mettais devant vous en posant à la façon d’un grand maître, cela serait vraiment ridicule. Je vis ici de manière tout à fait bourgeoise et je produis un art bourgeois. » Bourgeois ou pas, à 64 ans, son talent de dessinateur l’autorise néanmoins à revendiquer la paternité d’une quantité considérable de publications. Sans compter les galeries dans toute l’Europe qui exposent régulièrement sa production abondante. Pour lui, la clef de l’humour ne réside pas uniquement dans l’image, mais aussi dans la bande de texte qui figure au-dessous. Elle lui permet d’appuyer par un éclairage supplémentaire ce qui, d’emblée, s’impose à nos yeux comme une évidence, étoffant ainsi la dimension laconique et absurde du dessin.

Manière d’être petite-bourgeoise 

Dans les années 70, quand il travaillait au SDZ, son style était différent : « Je ne voulais surtout pas de texte car j’étais fasciné par l’idée de transmettre quelque chose rien que par l’image, un peu comme dans une pantomime. Dans la tradition d’un Chaval ou d’un Stangenberg qui savaient être drôles sans faire usage des mots. » Ce qu’il réalise désormais a quelque chose de fondamentalement avant-gardiste dans l’histoire de l’art. Au lieu d’argumenter politiquement, et de grossir encore plus le trait pour bien exprimer toute la laideur du monde, il préfère que ses caricatures soient tout simplement belles à regarder. Et elles le sont.

Il marche sur les traces des artistes de l’époque Biedermeier (dans les pays germaniques, il s’agit de la période artistique et littéraire prônant une sobriété académique qui tend à magnifier les vertus bourgeoises en prenant le contrepied des effusions romantiques alors en plein épanouissement. Elle correspond à l’époque Louis-Philippe en France. Environ 1830, ndlr). Ces derniers conseillaient aux illustrateurs de s’exprimer par le biais de la saillie : « Spitzwegig » autrement dit, de manière piquante et pointue. Par la pointe acérée du crayon en quelque sorte ! Ainsi, séduit par le charme joyeux et allègre de l’épure, on en vient, finalement, à poser les yeux sur le texte qui devient autant le porte-parole que le porte-voix malicieux de l’image.

(wikipédia)L’inspiration de ses personnages et de ses situations, Glück la trouve dans les journaux, à la télévision, mais aussi tout simplement en observant ses voisins. Selon lui, ces derniers sont l’incarnation même de ces travers petit-bourgeois qu’il est avide de croquer. « Par exemple, confie-t-il, l’un d’entre eux est connu dans toute la contrée pour brandir à tout bout de champ la menace de son avocat. Il en est venu jusqu’à ergoter sur la distance réglementaire à laquelle doit se trouver ma clôture par rapport à son jardin en la mesurant, muni d’un mètre pliant. » 

Chien de plexi

Pour Glück, une telle obstination, c’est de l’or en barre. Il ne peut qu’en remercier le gâte-sauce. Il s’en amenderait presque en lui reversant une partie de ses droits d’auteur. « Autre exemple ! Ma voisine est une femme dotée d’une force incroyable. Un jour, alors qu’elle jouait à envoyer la balle dans le jardin en compagnie de son chien minuscule, j’en ai profité pour saisir la scène que j’ai intitulée aussitôt : ‘Le monde animal en péril’ ! » Comme un enfant, Glück rit de bon cœur. Tout en allumant une nouvelle cigarette. Depuis environ trois ans qu’il peint à la maison, il ne se contente pas de fumer. Selon ses dires, il boit aussi beaucoup. Et surtout du café. Des litres de café…

(Louisa Reichstetter)Mais chez lui, il ne fait pas que dessiner. « Un moment ! », s’exclame-t-il en se levant. Après s’être éclipsé un court instant dans la salle à manger, il en revient bientôt avec une silhouette en plexiglas figurant un cador très rigolo fixé sur une cale en bois. « Ca m’a amusé de le fabriquer pour Noël. Je l’ai tarabiscoté un petit peu avec une scie. » Le chien froid, comme le nomme Glück, est doté d’un éclairage intérieur dispensé par une diode électroluminescente. Nous admirons béatement un instant le chatoiement bleuté qui émane du morceau de bois cynomorphe avant d’en revenir à la caricature. 

Glück ne crée pas seulement en adressant des clins d’œil au grand public. Tout comme Picasso, il aime accumuler une quantité hétéroclite d’objets. Après quoi, il en tire des pièces uniques qu’il bricole pour sa famille. Malgré cette illustre comparaison, Gerhard sait cependant rester humble : « Des pièces en plexiglas comme le chien froid, je pourrais en fabriquer tant d’autres en m’inspirant, par exemple, de personnages politiques et ça se vendrait très cher. » Mais ce type de stratégie marketing, ce n’est vraiment pas sa tasse de thé. Il en a oublié l’espace d’un instant la cigarette qui pend au bord de ses lèvres. La cendre est sur le point de tomber. Mais il ne s’en soucie guère. Car, si Gerhard Glück reste conscient de son propre côté petit-bourgeois, il sait aussi se présenter sous un autre profil comme quand il fume avec ce petit air de froide indifférence bravache et rebelle qu’affichait autrefois au cinéma un Jean-Paul Belmondo encore jeune.