Culture

Fred Halliday : décès du pape des relations internationales

Article publié le 3 mai 2010
Article publié le 3 mai 2010
Le Dublinois est décédé le 26 avril. Aucun étudiant en relations internationales n'échappait au travail de ce spécialiste mondialement acclamé, socialiste européen décomplexé et éternel ami du Moyen-Orient. Hommage d'un Londonien iranien qui a rencontré le spécialiste irlandais en Espagne.

Sa bibliographie compte 21 ouvragesLa plupart des gamins ont des footballeurs, des pop stars ou des acteurs hollywoodiens comme héros. Parmi les miens, alors que j'avais treize ans, il y avait aussi Fred Halliday, un professeur d'université estimé et un expert du Moyen-Orient de renommée internationale. J'adorais l'histoire et la politique quand j'étais enfant, particulièrement celles de l'Iran et du Moyen-Orient, d'où venaient mes parents. Je suis d'abord tombé sur le nom de Fred Halliday en lisant des écrits au sujet de la Révolution islamique de 1979. J'étais fasciné. Alors que mes semblables lisaient les livres de R.L. Stein dans la collection Point Horror – un phénomène littéraire pour adolescents du début des années 1990 – moi j'avais le nez fourré dans Iran : dictature et développement (1979). Je suis sûr qu'il y a d'autres étudiants qui, âgés de 17 ans, ont fait aussi une demande d'inscription à la London School of Economies (LSE) dans la perspective d'avoir cours avec Halliday, qui y était un membre du personnel depuis 1983. Quand j'ai commencé ailleurs mon cursus en études internationales en septembre 2001, ses Deux heures qui ont secoué le monde sur le 11 septembre et ses conséquences, fut l'un des premiers livres publiés sur cet événement qui a imposé un changement dans l'étude des relations internationales.

Europe-Iran: la contribution de Fred Halliday

Beaucoup de nécrologies ont été écrites depuis la mort de Fred le 26 avril, par ceux qui sont bien mieux informés que moi sur sa carrière, ses opinions politiques et sa vie personnelle. Rien de plus facile de les imiter et de faire un commentaire à l'emporte-pièce comme « les universitaires aussi bien que les journalistes vont ressentir l'absence de la voix captivante et pleine d'autorité de Fred Halliday pour les générations à venir. » La vérité est qu'il passa vraiment la majeure partie de ses 64 ans à rapprocher l'Europe et le Moyen-Orient, que ce soit par ses écrits ou par ses conférences. Et il n'avait pas peur non plus d'être sujet à controverses. Pour chaque mot écrit qui avait tant de sens, comme un éclair de lucidité, il avait toujours quelque chose là-dedans avec lequel vous étiez passionnément en désaccord. Ses idées les plus connues concernaient l'intervention aux confins de l'Europe: il était d'accord avec l'intervention soviétique en Afghanistan, l'intervention de l''OTAN en Bosnie et au Kosovo et aussi la première guerre du Golfe contre Saddam Hussein.

Le professeur Halliday avait du temps pour quiconque le rencontrait – un fan, un critique, une âme sœur. Ceci en dit beaucoup plus sur lui que des milliers de descriptions de ses essais. Avant de m'attaquer à un master, j'ai travaillé sur un projet à Barcelone pour réconcilier l'Europe et l'Islam, discuter des musulmans européens et glaner une compréhension mutuelle. Le concept même du projet était quelque chose qu'Halliday s'est efforcé de faire pendant des décennies. Quand je l'ai rencontré pour la première fois pour le projet dans le hall du Palau Baró de Quadras à Barcelone en janvier 2006, il pleuvait et il faisait sombre. Halliday parla de l'Iran dans un persan parfait. Il poursuivit son exposé dans un espagnol parfait ; les autres invités parlaient par traducteurs interposés.

Barcelone et multilinguisme

Il expliquait que l'Ouest ne parvient pas à comprendre le Moyen-Orient – une région pour la compréhension de laquelle il s'est beaucoup investi, ainsi que dans la transmission de cette compréhension à ses étudiants. Ma deuxième rencontre avec Fred Halliday était surprenante : il était à la tête d'une délégation d'Iraniens libéraux exilés après la révolution, venant de Paris.

Outre sa passion pour les affaires iraniennes, Fred aimait résolument Barcelone. Lorsqu'il déménagea partiellement à Barcelone, personne ne fut surpris qu'il ajoute sans effort le catalan à sa maîtrise de l'arabe, du persan, de l'espagnol, du russe, du portugais, de l'italien, du français et de l'allemand. Peut-être que mon souvenir le plus cher est d'avoir célébré son soixantième anniversaire dans son steak house argentin favori. Dans la plus fidèle manière de marier cultures européennes et moyen-orientales, nous avons mangé abondamment, bu du rosé, dansé sur Alabina et débattu de politique.

Fred, que dis-tu de tout ça ?

La dernière fois que je lui ai écrit, j'ai appris par une réponse automatique rédigée d'un ton sinistre que quelque chose n'allait pas bien. Quelques semaines plus tard on m'appris son décès à Barcelone, la ville qu'il adorait. C'est une tragédie pour le monde de la politique internationale. Aussi bien les amis que les fans se demanderont ce qu'il dirait alors que l'Iran développe une arme nucléaire, que les Tories prennent le pouvoir au Royaume-Uni, que le Yémen fait faillite ou quand les eurosceptiques commencent à appeler l'Espagne la nouvelle Grèce. Aucun doute que Fred aurait sur tout ça un commentaire clair et engageant, qui éveillerait toujours une réponse, qu'elle soit admirative ou indignée. Aussi cliché que cela puisse paraître, il faut le dire : Fred était et restera une inspiration. Un orateur captivant comme pas un, aussi charmant que doit être un vrai Irlandais et aussi déterminé que ce qu'on attend d'un expert prééminent dans son domaine.

Ses deux frères, Jon et David, son ex-femme Maxine et leur fils Alex survivent à Fred Halliday

Photo : principale, arrêt sur image à la minute 6:40, où Fred Halliday discute de sa réaction au 11 septembre @youtube.com/watch?v=0oUQe-uSvfw; Video Fred Halliday à Barcelone en Iraq par ©sbaiges/ Youtube