Culture

Foire du livre de Francfort 2008 : une tournée littéraire turco-allemande

Article publié le 20 octobre 2008
Article publié le 20 octobre 2008
Cette année, sur la foire du livre de Francfort, la Turquie était sous toutes les plumes. Rencontre avec l’écrivain berlinois Björn Kuhligh. Il a bénéficié d’une bourse pour passer un mois dans la ville turque d’Eskisehir.

« Yakin Bakis » signifie en français « aperçu » : voilà le nom du projet d’échange littéraire coordonné par le Goethe Institut, les maisons de la littérature et le ministère de la culture turc. Au printemps dernier, huit écrivains allemands ont vécu dans différentes villes turques, ont tenu un journal et publié leurs textes sur Internet. Dans le cadre de la deuxième phase du projet, huit écrivains turcs se sont rendus à Berlin, Leipzig et Munich (entre autres), en qualité « d’écrivain-boursier ». Les 16 écrivains ont rendu compte de leur expérience sur la foire du livre de Francfort, qui s’est déroulé du 15 au 19 octobre.

©Yakın Bakış/goethe.de

Björn Kuhligh, comment avez-vous abordé la transition entre le quartier du Kreuzberg à Berlin, à la petite ville turque d’Eskisehir ?

Dans le quartier de Kreuzberg, il y a une très grande proportion de personnes d’origine turque. C’est pourquoi j’avais certaines attentes, puisqu’à Berlin, j’avais déjà l’impression d’être dans une petite ville turque. Je me disais qu’au moins je connaîtrais déjà la nourriture ou le magasin de musique turque. Mais arrivé en Turquie, les attentes que j’avais ne se sont pas confirmées. Par exemple, je n’ai pas vu autant de femmes portant le foulard qu’en Allemagne. Et il y avait fondamentalement une ouverture et une gentillesse qu’on ne trouve pas à tous les coins de rues à Kreuzberg.

Et sous quelle forme cette gentillesse était-elle visible ?

Par exemple, pendant le temps que j’ai passé là-bas, j’ai reçu au moins 20 numéros de téléphone, que des personnes que j’avais vues au maximum une demi-heure m’avaient donnés. Elles me disaient : « Si tu as des problèmes, appelle-moi. » En plus, il est vraiment incroyable à quel point ils adorent les enfants. Quand ma famille est venue me voir, on était incapable de longer une rue sans que plusieurs personnes ne serrent notre enfant dans leurs bras. Dans les villages, il y avait un joli geste qu’ils faisaient : les gens mettaient leur main sur leur poitrine pour montrer qu’ils étaient contents de nous voir. Cependant, les femmes sont toujours restées à l’arrière-plan et ma femme, par exemple, n’ « existait pas » au moment de dire au revoir.

Comment est-on perçu en tant qu’Allemand en Turquie ?

©Frankfurter Buchmesse/HirthUne vieille connaissance que j’ai vue à Istanbul a prononcé une phrase qui m’est restée en mémoire : « En tant qu’Allemand, tu es un petit roi en Turquie, tu es toujours accueilli à bras ouverts parce que tout le monde a de la famille en Allemagne et que l’Allemagne représente le grand idéal.»

Y a-t-il une situation qui vous a particulièrement impressionné ?

J’ai fait une rencontre que j’ai trouvée bouleversante. J’ai fait la connaissance d’un artiste plastique d’environ 70 ans, qui a passé 30 ans en Allemagne comme travailleur immigré, où il a été complètement secoué psychologiquement parlant. C’est alors qu’il a commencé à dessiner des caricatures, en revenant constamment au thème de la vie de travailleur immigré et à la manière dont ils étaient exploités comme main d’œuvre dans les années 1960, 1970 et 1980. Même si j’habite à Kreuzberg, je n’aurais jamais pu imaginer que je rencontrerais quelqu’un qui a été détruit de la sorte. Pendant qu’il racontait, j’ai soudain eu l’impression qu’il fallait que je m’excuse pour une chose qui en fait ne me concerne pas du tout : cela a vraiment été un sentiment très curieux.

Quelle impression avez-vous de la scène littéraire turque ?

Je n’ai pas appris à la connaître. Il y a quelques auteurs à Eskisehir, mais pas beaucoup, et ils n’ont pas tissé un réseau comme on en trouve dans les villes allemandes. Chacun fait son petit truc dans son coin.

Dans quelle mesure peut-on dire que les écrivains turcs écrivent différemment ? Est-ce plus politique, plus imagé ?

J’ai surtout lu de la poésie, dans le cadre de la préparation de mon voyage également. On remarque que la poésie écrite il y a 50 ou 100 ans est empreinte d’une tradition tout à fait différente, qui semble profondément ancrée dans le patrimoine des chansons. On a souvent recours aux mythes, aux contes, aux anecdotes, ce qui m’a déboussolé au début. Après avoir fait quelques lectures, j’ai trouvé cela très intéressant. Je pense qu’il y a de nombreux auteurs à découvrir, des auteurs très doués et très intéressants, surtout dans la nouvelle vague. Et j’attends avec impatience que quelqu’un transpose la littérature turque en allemand. Mais pour autant que je sache, il n’y a pas de publication sur ce thème de prévue, même sur la foire du livre de Francfort.

Avec le recul, que vous à apporté la participation à cet échange ?

En ce moment, je travaille à un nouveau recueil de poésie. Jusqu’à présent, j’ai écrit quatre poèmes qui thématisent le temps que j’ai passé là-bas. Je ferai peut-être quelque chose du journal que j’y ai tenu, mais c’est encore assez lointain. C’est palpitant de pouvoir se plonger dans une vie et dans un environnement complètement différent. J’ai découvert un nouveau pays, une nouvelle culture. Je me suis débarrassé de beaucoup de préjugés, de beaucoup de rancune. C’est vraiment cet examen individuel qu’on fait de sa tête, une petite tête qui elle aussi a ses contradictions et qui trimbale ses préjugés, qu’elle le veuille ou non.