Culture

Fabienne Bruguière: « le monde de l'agriculture peut être hostile aux femmes »

Article publié le 25 juillet 2008
Article publié le 25 juillet 2008
Une quinquagénaire viticultrice de la commune du Pic St. Loup, dans le Languedoc, nous parle de passion, de vin et du rôle de plus en plus important des femmes dans le monde de la viticulture.

Photo du Mas Thelem | Crédits : MSMas signifie maison. Thélème est l'abbaye que Gargantua a remplie de toutes sortes de plaisirs. En un mot, le Mas Thélème est la maison des plaisirs infinis. Mais c’est aussi le nom du domaine viticole de Fabienne et Alain Bruguière dans le Languedoc, où le couple fait partie des 36 producteurs individuels de la région.

C’est dans des garages, appartenant principalement à de petits producteurs, qu’a lieu tout le processus de production du vin. Les gens qui travaillent dur pour améliorer la qualité du vin de Languedoc tentent également d’améliorer son image à travers le monde.

Excursion  paternelle

Pour Fabienne, l’aventure du vin a été le résultat de sa prédestinée. Comme elle l’explique, son « grand-père, qui était belge, a émigré avant la seconde guerre mondiale dans le Languedoc, où il a travaillé pour faire vivre sa famille ». A l'âge adulte, Fabienne s'est retrouvée dans la région où a vécu son grand-père et où a grandi son père. « En regardant sa photo de classe française, mon père a voulu revenir dans la région de son enfance. Et cela ne s’est pas seulement terminé en excursion sentimentale, mais aussi par l’achat d’une maison dans le Languedoc ».

Des amoureux du vin | Crédits : FBFabienne a ensuite rencontré son mari, qui travaillait déjà dans le vin, avec lequel elle a fondé un vignoble : « J'ai rencontré mon mari pendant l'été 1999 alors que je prenais quelques jours de repos dans le petit village de Lauret, où je vis actuellement. J'étais déjà venue à Lauret avec mes parents dans les années 70. C'est une très jolie histoire : en 1940; mes arrières grands-parents, mes grands -parents et mon père, âgé alors de 10 ans, ont quitté la Belgique pour se réfugier à Lauret. A cette époque, mon arrière grand-père et mon grand-père ont travaillé dans les vignes. Après avoir retrouvé le carnet de bord de son grand-père avec photos de ce long séjour en 1940, mon père reviendra, accompagné de sa famille, dans les années 70 retrouver tous ceux qui les avaient accueillis. Depuis les années 1970, nous avions l'habitude de venir l'été. Fin 1999, j'y restais ! »

Ils travaillent exclusivement à deux et depuis leur première cuvée en 2003, ils n’ont eu aucun week-end libre. Un travail d’arrache-pied : « Mon mari était viticulteur depuis 1989 et portait, donc, toute sa récolte en cave coopérative. Dès mon arrivée, mon mari m'a initiée au travail de la vigne: strict et long apprentissage alors que je n'avais déjà pas la main verte. J'ai toujours beaucoup apprécié le vin mais jamais je n'aurais imaginé qu'un jour je deviendrais vigneronne. »

La passion de vin

Et qu’obtiennent-ils en récompense? « Des choses comme une plus grande maîtrise de la qualité du vin que nous produisons. Le sentiment que nous ne sommes pas seuls en quête de ce goût spécifique du terroir languedocien, dont la senteur est teintée de lavande et de romarin ». 

Ce qui est intéressant, c’est que son expérience passée n’a pas été gaspillée. Après ses études, elle a été l'assistante d'un directeur marketing  d'une grande entreprise européenne, avant d'occuper des fonctions dans des petites structures de communication à Bruxelles et à Paris.

Aujourd'hui, elle réalise les projets de logos de tous les vins sur lesquels le nom du domaine, Mas Thélème, est représenté par une ligne représentant le principal sommet de la région : le pic Saint Loup. Des logos simples sont très efficaces et marient bien expérience et passion. Pour Fabienne, d’ailleurs, la passion représente « l’un des principaux facteurs permettant de créer du vin en accord avec soi-même et son entourage. Cela donne la force pour se battre contre le commerce et viser la qualité plus que la quantité de la production du Languedoc. »

Révolution industrielle

Crédits : MSA l’origine, le Pic St. Loup fournissait du vin bon marché et léger au marché du nord de la France. Avec la progression de la révolution industrielle est apparue la nécessité d’approvisionner les ouvriers avec de grandes quantités de vins peu coûteux, parfois mélangés à de l’eau par les producteurs, souvent selon la proportion 1/1. « Après l’épidémie du phylloxéra, la qualité du vin s’est détériorée encore plus, il y eu de moins en moins de vignobles, et le besoin de vins languedociens n’a pas cessé. »

Malgré la très mauvaise renommée viticole de la région, un vin du Languedoc a obtenu la médaille d’or au concours de Paris en 1900. En 1907, une révolution viticole a eu lieu dans la région, appelée la révolte des vignerons du Languedoc. Les vignerons ressentaient le besoin de changer la qualité de leur propre production, des manifestations ont eu lieu et ont occasionné quelques victimes. L’étape suivante a été l’instauration de l’appellation Pic Saint Loup, en 1959. Les vignerons ont commencé à réguler le degré d’alcool et à se soucier de la culture de cépages locaux.

Renaissance personnalisée

L'appellation Pic Saint Loup est devenue extrêmement populaire. Fabienne et Alain ont 20 hectares de vignes, soit la quantité qu'ils peuvent travaillent seuls. Leur production annuelle est d’environ 8000 bouteilles. « C’est vraiment très peu, mais cette quantité est la réponse spécifique à la théorie d’Alain selon laquelle chaque cep doit pouvoir donner du bon vin, à condition que l'on ne possède qu'une superficie dont on peut s’occuper pleinement. »

Quel est le rêve de Fabienne ? Elle parle de son projet viti-féministe : « Je songe à acheter des terrains non cultivés pour les faire travailler exclusivement par des femmes. J'aimerais voir les fruits que donnera la terre cultivée de cette façon si particulière. Je rêve que des femmes soient prêtes à se confronter au terroir languedocien. » 

Languedoc : terre de vin et de passion | Crédits : MS

Et elle assure que ce projet en vaut la peine : « J'ai, en effet, souvent eu l'impression ou ressenti que le monde agricole d'une part et d'autre part la région du sud étaient relativement hostiles aux femmes. J'ai souvent été frustrée quand, en réunion, mes propos passaient inaperçus alors que les mêmes propos tenus par un homme étaient écoutés. L'impression, aussi, de ne pas être crédible : il m'est arrivé, lors de salons de dégustation, d'accueillir plus de dégustateurs quand mon mari était présent. Heureusement, je constate qu'il y a de plus en plus de femmes qui s'intéressent aux vins. »