Culture

Expo Carne 2010 : l'art de la chair aux enchères

Article publié le 25 novembre 2010
Article publié le 25 novembre 2010
Si les carnivores ont de bonnes raisons de se désoler, que les végétariens se rassurent ! L’exposition Carne 2010 a fermé ses portes en Octobre 2010 ! Flash-back sur un parcours d’art contemporain intitulé très prosaïquement : « carne » (« viande »)… au fil duquel on pouvait contempler lambeaux de chair animale et humaine.
Mais à l’heure où le concept de plastination, Lady Gaga et le cinéma gore font un tabac, il ne semble pas qu’une telle démarche artistique soit vraiment de la toute première fraîcheur. Souvenirs d’une ballade entre vrais faux filets et installations vidéo.

En tant qu'artiste, il lui redonne son unité originelle A première vue, l’atmosphère qui règne dans la charcuterie juive Emsalem est plutôt bon enfant. Dans ce vaste espace blanc-bleu couvert de carreaux de faïence, une solide poignée d’ouvriers s’affairent à barder, tailler, ficeler et farcir… Ce jour-là, la langue était en promo… 200 grammes pour quelques euros ! Mais en jetant un œil en face du grand tableau affichant les prix des différentes pièces proposés à la clientèle, on trouve un bovidé dessiné au fusain. Constituant l’un des objets de l’expo carne, située dans les anciens abattoirs de la Villette, la pièce signée Renaud Chambon porte le nom de Magnet. Hormis son image, il ne reste plus de la vraie vache qui servit de modèle qu’un numéro d’identification : FR cn 33 036 011 7484 33970 17, dans lequel l’artiste décèle l’expression même du cynisme d’une société pour qui l’animal se résume à un simple tas de viande crue classifiée, répertoriée et contrôlée aux seules fins d’abattage et d’approvisionnement. 

Luxure de porc

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En guise de prélude à une exposition sur le thème de la viande, la mise en bouche n’est pas des plus digestes. Cela dit, à une époque de mal bouffe industrielle généralisée, ces premiers pas permettent néanmoins d’oser une approche décalée sur ce qu’entrecôtes et abats signifient. La méthode utilisée peut bien entendu sembler bizarre. D’autant plus, qu’au moyen d’associations plus ou moins floues entre leurs propres travaux et les pratiques d’abattage et de découpage que suppose la viande, la plupart des artistes inscrits dans cette expo se sont penchés sérieusement sur les implications éthiques qu’entraîne sa consommation. D’après Anne-Marie Bologna-Jeannou et Sarah Fossat (les deux commissaires de l’expo), non seulement le parcours aura donné au visiteur l’occasion de réfléchir in situ sur le rôle que joue la bidoche dans notre société, mais, en plus, il lui aura aussi permis de se souvenir que ce quartier du nord de Paris fut dans les années 1970 le lieu qui hébergeait les Abattoirs de la Villette. A La Bovida, entre les fromages blancs, les produits en gros et les serpillères, Joachim Lapotre présente son triptyque photo intitulé Offrandes (2007). Trônant sur une étoffe argentée, entre ses deux pattes parées de bracelets rutilants, une tête de cochon couronnée de bijoux brille telle une idole consumériste. Plus loin, Jules Bouteuleux expose ses bijoux chatoyants taillés dans des déchets alimentaires parmi lesquels… des groins de porcs ! A la boucherie Claude, présentement africaine, Hugo Arcier s’est permis d’opposer le réel au virtuel. Ses images de synthèse (In the Crack, 2009) scintillent comme de monstrueuses mutations pendouillant entre jarrets et jambons. Selon lui, comparée aux animaux vivants, la viande des hamburgers n’est pas moins irréelle que ses propres compositions. Il a voulu ainsi dévirtualiser la chair animale transformée. 

Des boucheries qui rendent végétarien

L'origine du monde version charcuterieAvec les dessins de l’américaine Lisa Salamandra extraits de sa série Daily Bread, « Notre pain quotidien » se métamorphose soudain en viande crue (Daily Bread raw meat 2009). Seule note féministe de l’expo, le papier d’emballage et les affiches publicitaires lui servent à illustrer un parallèle qu’elle croit voir entre la viande crue et la Femme. Sous l’œil de l’inspection sanitaire, le saut mental exigé par cet exercice de microchirurgie intime n’a aucune peine à nous montrer le chemin qui mène de la viande en vrac à une pornographie éminemment menstruelle.

L’observateur se contentera de ne voir là qu’un détournement d’images. Mais pendant qu’au fil de son parcours attentif le promeneur médite, les maîtres bouchers n’ont guère l’occasion de se lancer dans une réflexion approfondie sur la matière qu’ils… questionnent. Certes, d’aucuns ont vu les œuvres exposées. L’idée ? Ils la trouvent même presque bonne. Toutefois, dans les allées, quelques chevillards ne peuvent s’empêcher de déplorer que les artistes ne sont pas venus les rencontrer : « Ils ne nous ont rien expliqué… Je ne comprends pas vraiment tout ! ». La serveuse d’un bistro alentour glisse au passage : « Un hommage à la culture des Abattoirs de la Villette, moi, j’aurais vu cela autrement ! » Une réflexion critique autour de la viande sur les lieux mêmes de sa transformation et de sa consommation n’est donc pas non très bien… saisie. Pourtant, comment bien réfléchir sur ce qu’on fait soi-même et qui nous constitue ? s’interroge Bruno Dubreuil par l’intermédiaire d’un collage intitulé Cosmogonie de la viande (2009). Afin de résoudre ce dilemme, Stéphane Belzère, bien décidé à prendre le taureau par les cornes, en est revenu à des techniques déjà éprouvées. Ses très étroites toiles multicolores de trois mètres de haut répertoriées sous le nom de Bocaux anatomiques (2008) exhibent des restes de viande conservés dans le formol. Rien pourtant ne nous permet de deviner s’il s’agit bien là de restes animaux ou humains. Finalement, de quelle viande l’expo Carne 2010 a-t-elle voulu nous parler ? Si le logo rosâtre à l’entrée semblait indiquer qu’il était question de viande comestible, en revanche, la deuxième partie du parcours logée au centre 104 plaçait le spectateur au bord de ses propres abîmes charnels.

En supposant que le but de l’expo soit aussi d’attirer le quidam dans les restaurants et les boucheries-charcuteries de proximité, il n’est pas très probable qu’à la sortie, l’association entre animal et homme, viande et femme, steak virtuel et barbaque bien sanglante l’ait acculé à se mettre à un régime rigoureusement végétarien. Ainsi certains des amateurs d'art ne partent pas munis de cartes postales et de catalogues, mais d'un petit sac en papier de la Boucherie Emsalem. Son contenu ? 200 grammes de langue.

Photos: ©expo-carne.fr