Culture

Eurovision : une galerie des horreurs

Article publié le 21 mai 2008
Article publié le 21 mai 2008

hers lecteurs, chères lectrices, croyez bien que j’en souffre, mais je dois vous dire la vérité. Vous qui surfez régulièrement sur cafebabel.com, et vous émerveillez devant la variété des sujets traités et la qualité des analyses, vous n’êtes pas conscients des conditions inhumaines imposées aux journalistes ! L’autre jour, la rédaction centrale me contacte : on me demande d’écrire un article sur les participants à l’Eurovision et leur côté grotesque. Super ! J’accepte avec enthousiasme. Pauvre fou que j’étais…

Suédoises hurlantes©Deep Zone

Car qui a dû se taper des dizaines de vidéos sur Youtube, remplies de Bulgares qui jouent du tambour, de cosaques géorgiens, de cow-boys allemands et de Françaises qui chantent faux ? Hein, personne n’y pense, à ça ! Alors oui, je les ai vus les Suédoises hurlantes, les Grecques virevoltantes et les Ukrainiens électroniques ! Je les ai subis les Russes lesbiennes, les travelos danois et les Serbes polyphoniques ! Ce n’est pas tout. L’Eurovision, c’est aussi une belle occasion de renforcer l’amitié transatlantique, à grands coups de Mariah Carey polonaises, de Jennifer Lopez portugaises et de Backstreet Boys espagnols. 

Mais attention, pendant l’Eurovision, les clichés ne sont pas que sur scène. Ils sont aussi dans les cabines des commentateurs ! Je me suis fait un petit florilège des présentateurs français et apparemment, ils sont devenus spécialistes en commentaires désobligeants et blagues xénophobes ! Le problème, c’est qu’il ne se passe tellement rien pendant l’Eurovision qu’il faut bien intéresser les téléspectateurs. Pour cela, rien de tel qu’un bon vieux cliché national, voire même une petite remarque macho sur la tenue d’une chanteuse. Ça ne fait pas de mal !

Pourquoi l’Eurovision est si nulle

©Isis Gee by Rafał Masłow Heureusement, j’ai fait des pauses. Cette histoire d’Eurovision, c’était aussi un bon prétexte pour aller revoir ABBA chanter « Waterloo » en 1974, et surtout pour me refaire un petit coup de Lordi, mes préférés. Mais si ! Vous vous en souvenez, ce sont les gagnants de 2006, un groupe de hard rock finlandais « satanique » (enfin, selon les commentateurs français de l’époque…) Plus de la pop que du vrai hard rock, mais rigolo quand même.

Et là, je me demande : mais au fait, pourquoi c’est aussi nul l’Eurovision ? Le dialogue interculturel passe-t-il nécessairement par le nivellement par le bas ? C’est une vraie question philosophique, et je dirais même LA question philosophique quand on s’engage dans un processus d’intégration internationale : l’ouverture aux autres nationalités suppose-t-elle l’utilisation de formats simplistes, la fin de toute recherche artistique et finalement la décadence de la création ? C’est depuis le début l’argument de tous les partisans de la conservation d’identités nationales « pures ». Et tous les ans, le concours de l’Eurovision semble leur donner raison…

Sauf que l’Eurovision n’a rien à voir avec le processus actuel d’unification du continent. On a parfois tendance à l’oublier, mais l’Eurovision, ou plus précisément le Concours Eurovision de la chanson, est organisé par les chaînes de télévision nationales, réunies au sein de l’UER, l’Union européenne de radiotélévision. Au départ, en 1956, ce concours était juste un moyen pour ces chaînes d’avoir de nouveaux programmes. Donc, le concours de l’Eurovision n’est pas du tout une entreprise d’échanges culturels ou de découverte musicale. C’est juste une gigantesque émission de variétés.

50 ans de retard

On comprend mieux maintenant pourquoi, chaque année, on a l’impression d’être plongé de force dans une galerie des horreurs et d’assister à ce qui se fait de plus infâme à travers l’Europe. Mais l’Eurovision ne nous dit rien sur la création musicale en Europe. Cette émission est plutôt le reflet de ce que pensent les chaînes de télévision de la population européenne.

Quand une chaîne nationale sélectionne son représentant pour le concours, elle se demande ce qui sera le mieux reçu par une audience internationale. Et comme elle considère que les téléspectateurs des autres pays sont encore plus débiles que les siens, on se retrouve avec ce mélange de mauvaise pop et de folklore. Rock, hip-hop, musiques électroniques, l’Europe est un continent d’intense création musicale et nos influences ne sont plus classées en fonction de leurs origines. Il n’y a pas de décadence en Europe. C’est seulement la télévision européenne qui a cinquante ans de retard sur son public.