Culture

Eurovision 2009 : les couacs de la discopolitique

Article publié le 15 mai 2009
Article publié le 15 mai 2009
Où se situent les frontières de l’Union ? Ce débat qui oppose depuis longtemps les partisans de l’Europe culturelle à ceux de l’Europe commerciale semble lui-même sans limites... Car même l'Eurovision fait exploser les tensions : un festival de fausses notes ?

 Si dans une harmonie sans fausses notes, il est unanimement admis que la musique ne connait pas de frontières, les rigueurs de la politique laissent souvent entendre un autre son de cloche beaucoup plus discordant. Pour le 54e festival de la chanson qui se tiendra le 16 mai prochain à Moscou, plus familièrement connu sous le nom d’Eurovision, on y échappe pas. Dans le cas très controversé de la Turquie, les arguments des opposants à l’entrée de celle-ci dans le Concert des Nations déclarent que l’Union européenne forme avant tout un projet culturel. Il est donc nécessaire que ses futurs adhérents en reconnaissent toutes les valeurs.

« Des personnes qui n’avaient rien en commun ont fini par former un véritable orchestre pour la musique...»

En revanche, dans le camp adverse où prévaut une approche plus pragmatique, on avance que si les conditions formelles sont respectées, on ne voit aucune objection à ce que les portes de l’Union restent ouvertes… La Commission européenne semble partager cet avis ! Ainsi, lorsque Romano Prodi en présida les destinées, loin de repousser la candidature de la Turquie, il fut même évoqué la possibilité d’une entrée éventuelle de l’Etat d’Israël au sein de l’Union. Dans cette perspective comment reprocher à un festival qui se proclame européen de déborder quelque peu de ses strictes « frontières » ?

Neutralité, vraiment ?

Actuellement, l’EBU (European broadcasting union) rassemble plus de 50 pays. Au fil du temps, dans le sillage des pays de la Communauté européenne proprement dite, des Etats tels que le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte, situés géographiquement parlant au Moyen-Orient et dans la partie septentrionale de l’Afrique sont eux aussi entrés en lice. Conscients de se trouver en une si exotique compagnie, il sera difficile ensuite à des pays comme la Russie, la Turquie ou Israël qui y participent depuis plusieurs années déjà, de ne pas se considérer un peu comme Européens de facto. 

Union commerciale, comme le définissent ses créateurs, le festival ne doit donc connaître, d’après eux, aucunes limites. Pas plus géographiques que politiques…Or, si parmi les élus de l’EBU, on trouve par exemple la Syrie et la Palestine, force est de reconnaître que la syllabe « Euro » dans le nom du festival est pour le moins trompeuse. Mais, dans le registre de la langue de bois, il y a mieux encore. Il va de soi que tout adoubement entraîne de la part des participants le respect d’une totale neutralité politique que revendiquent haut et fort les organisateurs du concours. 

Pourtant, la réalité démentira souvent cette saine évidence. Pour mémoire, citons cet exemple éloquent : en 1978, alors que Tsahal, l’armée de défense d’Israël passe à l’attaque… en envahissant le Sud du Liban, la Jordanie, en représailles, boycottera le festival auquel participe l’Etat hébreu en jugeant bon de remplacer la retransmission prévue du concours par un interlude floral en guise de fonds d’écran. Lorsqu’il était devenu évident qu’Israël avait remporté la victoire (de l’Eurovision !), les médias jordaniens refusèrent de reconnaître le fait et préférèrent truquer l’info en annonçant que la première place revenait à la Belgique qui n’était arrivée qu’en seconde position.

Les copains d’abord !

A qui vont les suffrages ? Voilà bien une autre question peu à même d’apaiser les esprits. Certains détracteurs du concours se montrent railleurs en insinuant que le choix des participants est plus souvent guidé par des considérations de nature géopolitique, pour ne pas dire de pur « copinage » que par de simples critères esthétiques. En 2006, la Suède gratifiait ses voisins, le Danemark et la Norvège, de 12 et 10 points. Par Odin et par Thor, entre Vikings, on se comprend ! La Finlande, scandinavité oblige, en reçut néanmoins 8.

En marge de ces poussées de patriotisme local, on peut relever aussi parfois d’autres déviances. En 2003, la Grande-Bretagne n’obtint aucun point en raison de son intervention militaire en Irak fort critiquée par la plupart de ses partenaires européens. Bien entendu, face à de telles accusations, les défenseurs du festival hérissent le poil. Selon eux, la motivation qui poussent des pays proches à accorder leurs faveurs aux voisins s’explique par la proximité culturelle et une sensibilité musicale commune. Comme dans les Balkans où les sources d’inspiration multi-ethnique partagées par tous les riverains restent vivantes malgré les conflits qui déchirent les peuples de la région. Dans les années 80, le bosniaque oran Bregovic encore à la tête du groupe de rock Bijelo Dugme (Bouton blanc) n’avait-il pas réussi à réunir, le temps d’un tube, sous une même bannière, tous les pays de l’ancienne Yougoslavie ?

La musique adoucie les mœurs ?

Conformément à son slogan, le but de l’Eurovision est d’unir par la musique les peuples en changeant les habitudes. Ce vœu, il faut bien le reconnaître, a parfois été exaucé. Dans les années 60, par exemple, quand l’Espagne encore franquiste y fut invitée bien que mise au ban sur la scène politique par des nations plus démocratiques. Ce fut le cas aussi de la Yougoslavie, alors sous la coupe de Tito. Ou encore en 2000, quand l’Israélien, Ping-Pong, après avoir interprété Be Happy déploya le drapeau syrien en invitant les peuples à vivre dans la paix.

La manifestation offre ainsi parfois une tribune aux défenseurs d’une cause, qu’elle soit pacifiste ou libertaire. Et c’est une tradition qui semble s’être installée. Cette année, Israël est représenté par la chanteuse Noa, connue également pour son action militante en faveur de la paix. Elle participera au concours conjointement avec Mire Awad, une star d’origine arabe. Dans l’histoire de l’Eurovision, ce genre de duo est vraiment une première.

Toutefois, dans les rangs des parties en cause ne fusent pas que des louanges. Au regard de ce qui se trame à Gaza, ça ne gazouille certes pas dans le consensuel. Un groupe d’artistes israéliens, arabes et palestiniens, a écrit à Awad, une lettre ouverte en l’invitant à la fermer ! Moins brutalement dit, ses rédacteurs prient la chanteuse de renoncer à ce projet qu’ils considèrent comme « une machination de propagande visant à donner l’impression qu’il existerait une réelle coexistence judéo-arabe, rejetant dans l’ombre le massacre de civils palestiniens ». Awad leur a répondu que son geste tendait à démontrer que « les deux peuples n’ont pas d’issue de secours et doivent rechercher un moyen de vivre ensemble. » Noa pour qui le Concours de l’Eurovision est l’occasion de transmettre son message de paix partage une opinion similaire : « Beaucoup de gens verront une jeune femme arabe qui ressemble à une juive et une jeune femme israélienne qui pourrait être d’origine arabe ce que nous sommes en réalité. Alors, peut-être que cela changera la perception des choses de certaines personnes. »

« Alors, peut-être que cela changera la perception des choses de certaines personnes »

Cette démarche n’est pas sans rappeler une autre performance organisée à l’époque par Edward Said, journaliste d’origine palestienne aujourd’hui disparu, et le compositeur et chef d’orchestre de nationalité israëlienne et argentine Daniel Barenboim. En 1999, ils créèrent un atelier musical en Allemagne, à Weimar, en réunissant de jeunes musiciens originaires d’Israël et de différents pays du monde arabe afin d’interpréter en commun des sonates de Ludwig Van Beethoven. Au commencement, était le stress ! Mais, après deux semaines, l’ambiance est devenue beaucoup plus relax et comme l’observa alors Edward Said « des personnes qui n’avaient rien en commun ont fini par former un véritable orchestre parce qu’ils n’étaient concentrés que sur un seul objectif : la musique. » Par conséquent, à cœur vaillant, rien d’impossible ! Il semblerait finalement que la musique ne connaisse donc pas de frontières. Mais si en Thüringe, c’est Beethoven qui menait le bal, le 16 mai prochain, sur les rives de la Moskova, on entonnera un tout autre genre de sérénades…