Culture

« Europe 2009 D.C »: périple au coeur des clichés européens

Article publié le 14 avril 2010
Article publié le 14 avril 2010
Kanjano&Ferro, un dessinateur et son complice écrivain italiens, voyagent en fourgon le long de la côte méditerranéenne d’Europe occidentale, armés d'un crayon et d'un calepin. Le résultat, « Europe 2009 D.C. », est une immersion au cœur des stéréotypes régionaux, de l’Omerta basque aux incendies de Marseille.

Partir avec baguette et toréros en tête...

Nos deux compères s’appellent Giuliano Cangiano (au dessin) et Gianluca Ferro (au texte), et forment le duo satirique Kanjano&Ferro qui est bien rodé dans le domaine de l’art. Depuis des années, il sévit dans des revues under et over-ground, dans des journaux nationaux comme l’Unità et Liberazione et fait de très fréquentes apparitions dans les mondes digitaux du web. « Mettre le cap à l’est est une destination trop cool ; on a donc décidé de nous confronter aux peuples et aux stéréotypes dont nous recevions les échos les plus forts » explique Kanjano. C’est ainsi qu’au volant d’un vieux minibus japonais qui roule au gaz, pourvus d’un sponsor trouvé en l’affaire de quelques heures - une entreprise qui leur a installé le moteur à gaz les finance - nos héros sont partis sous le soleil de juillet pour un voyage qui les a amenés à visiter la Côte d’Azur, les Pyrénées, la Catalogne, l’Andalousie, l’Extremadura, le Portugal, la Galice et le Pays Basque. Leurs armes  ? Des crayons, un carnet, avec en tête les stéréotypes les plus clichés véhiculés par l’imaginaire pop européen : de la baguette aux castagnettes, en passant par les toréros.

… et la volonté de ne pas décrire l’Europe

Mais les stéréotypes finissent ici, à peine après une poignée de vignettes: le duo ne semble pas non plus essayer d’ébaucher une tentative d’enquête sociologique de haut niveau ou ordinaire et les pages restantes glissent, légères et véloces comme la récréation du milieu de matinée à l’école. « Pour notre part, nous ne voulions pas décrire l’Europe, explique Kanjano, pour ce faire il te faudrait voyager pendant 10 ans à bicyclette ». Plus simplement, le duo décide de « se raconter » en parcourant des fragments d’Europe et en les traduisant en images, dessins et croquis, comme un carnet de voyage stylisé.

«Enchanté señorita!»

 Voici donc la première carte postale de l’été 2009, en provenance d’une Marseille dévorée par les flammes, alors qu’au mois de juillet précédent, des centaines d’hectares de bois avaient été transformés en un désolant paysage lunaire. Puis un autre flash d’Arles, où ils se trouvent écrasés par l’agressif « marketing territorial » de la ville française que ne cesse de les assaillir, des fausses reliques de saints en vente en passant par l’hérédité romaine que l’on mélange avec les lieux où a vécu Van Gogh, dans un forfait « tout compris » à l’usage et pour la consommation du touriste le moins dégrossi. « Beaucoup de destinations touristiques utilisent à des fins marketings les stéréotypes qui leurs sont attribués, observe Kanjano, et penser qu’un peuple puisse correspondre à des images aussi générales tient du délire ».

L'Omerta basque, pire que la sicilienne

Par le port de MarseilleMais le croquis le plus savoureux et inattendu a lieu à Bilbao, quand le duo tombe sur une fête de l’ETA, au soir du 30 juillet. En quelques heures, deux attentats à la dynamite éclatent à Burgos et à Majorque, et sont directement attribués à l’organisation séparatiste basque. Quand ils posent des questions incessantes sur le motif de la fête, ils ne reçoivent alors que des réponses fuyantes, du type « je ne comprends pas ». « La vérité est que parler de l’ETA au Pays Basque est impossible. L’Omerta sicilienne, en comparaison n’en est qu’un pâle reflet »!

Et d’Omerta, Kanjano&Ferro en savent quelque chose. Tous deux originaires de la ville de Catane en Sicile, ils se connurent à la rédaction de Erroneo (Erroné) en 2001, petite publication indépendante de contre-information et anti-mafia, qui du fermer quatre ans plus tard, en proie à la pression et aux plaintes des puissants locaux. Cette expérience terminée, les deux jeunes auteurs décidèrent de quitter la Sicile. Depuis lors leur collaboration artistique ne s’est jamais plus interrompue.

la fête de l'ETA

L'Europe aux mille âmes

Je demande enfin s’ils ont trouvé l’âme européenne, but qu’ils s’étaient fixés: « Nous en avons découvert au moins mille, d’âmes, impossible de les synthétiser toutes » répond Kanjano. Qu'a donc cette « Europe 2009 D.C » de si différente de celle d'hier ? Vintimille, Côte d’Azur, Marseille, Arles, Montpellier, Carcassonne, Bilbao, Gijon, Santiago, Porto en sont la géographie. Rien à voir avec l’itinéraire que le réalisateur Alessandro Blasetti avait choisi en 1958 pour son documentaire « Europe de nuit » : Paris, Rome, Berlin, Madrid et Moscou; que des capitales. Au-delà de la démarche un brin sibylline des deux Italiens, le choix de villes moyennes au lieu de capitales atteste déjà d’une manière différente de penser l’Europe contemporaine.

 Illustrations: kanjano/flickr