Culture

Errico Malatesta, rêve et redécouverte d'un anarchiste européen

Article publié le 23 avril 2012
Article publié le 23 avril 2012
C'est l'histoire d'un héros d'autrefois, Enrico Malatesta, (1853 /1952), propagandiste et révolutionnaire, aussi rédacteur du magazine « Umanità nuova » (Nouvelle Humanité). Un nouveau livre reconstruit son histoire, à partir de ses premières années au sud de l'Italie, jusqu'à son exil en Angleterre.

Une barbe longue et noire, les yeux fixés sur l'appareil qui le prend en photo, c'est bien Errico Malatesta, l'anarchiste qui a traversé les frontières et participé à d'innombrables débats pour diffuser l'idée la plus combattue et la plus obstinée de l'histoire. Vittorio Giacopini, dans sa dernière œuvre, Non ho bisogno di stare tranquilloJe n'ai pas besoin de rester calme »), présente le révolutionnaire qui a fait trembler nombre de gouvernements et de préfectures, selon l'intrigant sous-titre de son livre publié en janvier.

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Le fil rouge, et noir aurait-on envie d'ajouter, de cette œuvre, c’est le souvenir : un vieux faible, malade et attaché à une bonbonne d’oxygène - qui vit caché dans la rue « Andrea Doria », à Rome - regarde passer ses journées monotones mais remplies de la flamme du souvenir. On découvre de cette manière une vie d'autrefois, du dix-neuvième siècle, romantique et héroïque, plongée dans l'affligeante histoire du vingtième siècle. On se trouve face à un idéal têtu, craint et exclu, qui attend et qui expose. Mais si l'histoire des vaincus est ignorée par les grandes chroniques, Errico Malatesta nous apprend la ténacité totalement humaine, qui tombe, se relève et sourit.

Une histoire révolutionnaire qui traverse l'Europe

La littérature remplit l’espace de l'intimité, dimension totalement absente dans les textes de Malatesta, et met en relief un personnage qui, par hasard, devient à l'époque une espèce de « saint », le « Lénine italien », l'agitateur, le fusible d'une révolution qui n’a jamais explosé. De telle sorte que l'auteur, Giacopini, décrit un personnage qui reste héroïque à sa façon, mais qui doute, s’ennuie, se lamente sur le passé et qui, en définitif, apparaît résigné quant aux défaites réelles mais jamais inutiles.

La révolution du Matese, inspirée par de jeunes anarchistes aussi armés que désorganisés, dans une Italie du sud rurale a bouleversé de nombreux villageois par la violence d’une théorie politique que Malatesta se proposait de relayer avec vigueur. « On vous a donné les fusils et les boucliers, vous avez les couteaux aussi. Si vous voulez, vous agissez, sinon, vous allez vous faire foutre. » La prison, l'exil, les voyages, les débats et les attentes, interminables, épuisantes, avant l'action, avant l'irruption du mouvement, perçu comme une étincelle révolutionnaire qui a pour vocation de briser l’ordre et qui pendant des heures, des jours, parfois des semaines, concrétisera l'idéal : « Rêver d'un monde où tout le monde est heureux ». On dirait le titre d'une dissertation d'un collégien. Pourtant nous serons surpris de découvrir qu'il s'agissait bien d'un idéal mis en pratique via une lutte acharnée, brutale et extraordinairement têtue, qui allait traverser l'Europe, de l’Italie à Londres en passant par Paris jusqu’à s’étendre en Égypte.

Des rêves immenses et nécessaires

L'histoire a néanmoins choisi d’autres routes. Les idéologies aux issues notoirement tragiques ou l'actuelle culture politique et littéraire ont fait taire les pensées anarchiques. C'est logique, la société n'ose pas se mettre en discussion, à tel point que dans les livres d'histoire, les révoltes, les insurrections et les expériences d’intérêt commun, ne font l’objet que de quelques lignes. Attentats, vols, violences…le désordre était toujours imputé aux anarchistes. Certains personnages sont tout de même devenus mythiques et idéalisés. Dangereux bombardiers (pas tous), persécutés, chassés, mis en prison, exclus de l'Internationale et de tous les autres mouvement pour des rêves exagérés, ce sont des hommes décidément (trop) au-delà de tout.

Fasciné par les engins à deux roues, Malatesta, quant à lui, commence à créer sa propre gamme de vélos à Londres, au début du XX siècle. Par ce moyen de transport futuriste qui lui rappelait le grand poète Marinetti, il se rêvait en écologiste. « Un écologiste d’autrefois » donc mais un homme pratique surtout qui arrivait à lier travail manuel, physique et sale. Comme si, de temps en temps, fatigué de parler et d'attendre, il avait envie de créer quelque chose de matériel, de tangible.

Bref, avec le livre de Giacopini, on se trouve face à des pages qui confondent volontairement histoire, légende et littérature. Peu importe, Malatesta l'avait déjà dit et l'auteur le répète : reprendre ces histoires, peu connue ou déformées, constitue un « éclair qui pousse à la réflexion ». Et la fantaisie n’est pas nécessairement un obstacle à la valeur historique du récit.

La crise du système capitaliste nous force à regarder les expériences d’un Malatesta avec intérêt : redécouvrir la solidarité, le changement la volonté d'avoir moins pour donner plus. L’État ne se discute pas, car il est garant, plus ou moins, de nos droits, mais, par le récit de cet anarchiste, on peut penser une dimension plus humaine et ainsi se créer une « vie conscience et agissante ».

Photos : (Une) drawpunk/flickr; Texte : Malatesta avec l'aimable autorisation de © Centrostudilibertari.it; visuel du livre: © Eleuthéra Editrice; Vidéo: hommage à Malatesta replicanotube/YouTube.