Culture

Erri De Luca : « L’Europe je ne sais pas ce que c’est »

Article publié le 12 février 2007
Article publié le 12 février 2007
Erri De Luca, 56 ans, est un auteur italien, qui se dit ‘napolitain’ avant tout. Lauréat du Prix Femina Etranger en 2002 avec ‘Montedidio’, ce traducteur autodidacte et romancier « par hasard » reste un citoyen engagé.

Il se montre tel qu'il est. Chemise de flanelle à carreaux et chaussures de montagne, Erri De Luca nage comme un poisson hors de l'eau au sein du siège parisien de Gallimard. Entre attachés de presse gesticulantes et fragrances de Chanel, ce Napolitain de chair et de sang reste avant tout un alpiniste. Dans son livre ‘Sur les traces de Nives’ (2006), à peine sorti en France, il raconte comment il accompagna sur l'Himalaya l'alpiniste Nives Meroi. Aujourd’hui « campagnard », il vit sur les douces collines qui avoisinnent Rome, est un homme au parcours original, dont les détours sont quasiment tracés sur son visage.

« A dix-huit ans - c'était en 1968 - je me suis trouvé au coeur d'une génération d'insoumis,d'insurgés et je l'ai suivie jusqu'au bout, jusqu'à sa dissolution. » Rejetant la carrière de diplomate qui lui était destinée, il devient un membre actif du mouvement d'extrême gauche Lotta Continua , « pendant une douzaine d'années ». Tour à tour ouvrier, manutentionnaire, chauffeur de camionn et maçon, il se dit écrivain depuis 1989. « Par accident», sa première oeuvre, ‘Une fois un jour’ [‘Non ora, non qui’] publiée en 92, véritable plongée dans son enfance napolitaine, est un succès.

Dieu n’a jamais dit : ‘tu accoucheras dans la douleur’

« D'autres expériences amusantes et étranges me sont ensuite arrivées : étudier l'hébreu ancien et traduire quelques textes de la Bible », explique celui qui se définit comme « non croyant ». Pour l'auteur de ‘Comme une langue au palais’, un recueil d'écrits sur les Saintes Écritures, « il faut rester fidèle au sens littéral des écritures. Selon les nombreuses traductions qui ont été faites, Dieu aurait dit à Eve ‘tu accoucheras dans la douleur’. Ce mot en hébreu n'est pas ‘douleur’,  parce que les mêmes traductions officielles le traduisent d'une autre façon dans les cinq autres parties du texte où le mot apparaît. Ces versions veulent ainsi témoigner de l'intention de Dieu de punir la femme », s’enflamme t-il.

Autre exemple de confusion selon De Luca, le mythe qui entoure la tour de Babel. « L'acte de Dieu est un don, non une punition, parce qu'avec la diversité linguistique, les hommes, jusqu’alors concentrés en un point unique et donc vulnérables, finissent par se disperser sur toute la superficie de la terre. Sauvant ainsi l'humanité de l'extinction », explique ce polyglotte qui parle couramment italien, français, anglais, hébreu ancien, yiddish, russe, kiswahili et... napolitain. Mais quelles sont les différences entre toutes ces langues ? « Il y en a une seule entre le napolitain et toutes les autres. En général, les langues servent à s'expliquer, à communiquer... Par contre, le napolitain sert à chanter, à se quereller, à aller vite ».

Plus proche d'un Libanais que d'un Allemand

Un lecteur avide de la Bible, et du Coran, comme De Luca,  serait-il très à la mode aujourd'hui ? « Non », répond-il candidement. « Parce que je me trouve de ce côté de la Méditerranée, sur ce rivage monothéiste, judéo-chrétien. » Pour autant, l'Europe se réduit-elle à un club chrétien ? « L'Europe, je ne sais pas ce que c'est », dit De Luca avant d’ajouter : « pour l'instant, je sais que c'est un grand marché qui a unifié ses monnaies et ses polices. Je me sens moi plutôt comme un homme de la Méditerranée. Je sais comment est faite une maison de pêcheurs en Tunisie ou à Marseille. Certes, la Méditerranée n'est pas et ne pourra jamais être une expression politique. Mais je me sens beaucoup plus proche d'un Marocain ou d'un Libanais que d'un Scandinave ou d'un Allemand. »

Une affirmation qui ne surprend pas dans la bouche d’un homme qui se définit lui-même comme « napolide» -  tiré de l’expression homonyme d'un livre que De Luca se targue d’avoir « offert » à un petit éditeur [Dante & Descartes, 2005].

Son rapport avec l'ancienne République parthénopéenne reste complexe. « Je m'en suis détaché comme on détache une dent de la mâchoire, avec les racines et qu'on ne réussit plus à planter dans une autre partie. On ne ‘va’ pas dans cette ville comme on n'y ‘retourne’ pas. »

Lutter contre la mafia

Les médias ont d’ailleurs récemment braqué leurs feux médiatiques sur la ville. Sa particularité : abriter la 'Camorra', la mafia napolitaine et ses guerres intestines.

Une relation entre Naples et la mafia que le jeune écrivain Roberto Saviano a tenté d'expliquer dans son livre ‘Gomorra’. De Luca confesse son admiration pour l’auteur et reconnaît « que ce livre très bien construit de la part de quelqu'un qui connaît de l'intérieur le fonctionnement de cette machine économique qu'est la ‘Camorra’. Mais, un mois après, son compte rendu est déjà périmé. Ce qui rend Saviano unique, et qui pourtant le met en danger, c'est son exposition personnelle et physique contre le boss de la Camorra, » explique t-il.

Et pourquoi De Luca ne s’est-il lui-même jamais engagé contre la Camorra ? « En littérature, l'écrivain ne doit avoir aucune intention d'engagement, sans quoi son jugement est biaisé », justifie t-il brusquement. «Et puis je n'habite pas à Naples. » S'ensuit un long silence laissant transparaître une pointe d'embarras. « Je ne fais pas le maestro, je n'ai rien à enseigner à personne », finit par déclarer De Lucca. « Je suis quelqu'un qui raconte des histoires et ça suffit. »

En 1999 à Belgrade

Pourtant, l'engagement est une constante dans le parcours de De Luca. Malgré son parcours atypique, il n’hésite pas à dévoiler modestement sa vraie nature. « Moi, je ne suis pas un engagé. Je suis quelqu'un qui, quelque fois, a pris des engagements maudits. » Durant la guerre en ex-Yougoslavie, De Luca effectue, en tant que conducteur de camions pour une organisation humanitaire, diverses missions auprès des populations bosniaques.

« Je considère le bombardement comme l'acte terroriste par excellence. Contre cet acte de terrorisme, de la part de l'OTAN et de mon pays, je me suis rendu dans l'autre camp. Et là, j'ai reconnu la sirène d'alarme que j'avais si souvent entendue dans les récits de ma mère, à propos des bombardements infligés par les Alliés à Naples pendant la Guerre. Mais à Belgrade, je ne suis jamais allé à l'hôpital. La prudence m'a permis de rentrer sain et sauf à la maison. »

Ces ‘engagements’ qui sont après tout indissociables de la vie personnelle de De Luca. « Nous autres qui avont grandi dans les années soixante, avons exposé notre jeunesse sur les places publiques. À d'autres époques, la jeunesse était sacrifiée dans les guerres. Aujourd'hui, personne ne sait que faire de cette jeunesse. La tâche d'un adolescent est de résister à ce gâchis, en donnant un sens à sa jeunesse. C’est à votre génération de transformer cette Europe de banques et de banquiers en une Europe politique. »