Culture

Eleonora Abbagnato : « La vie est faite de choix »

Article publié le 14 janvier 2007
Article publié le 14 janvier 2007
Sicilienne de 28 ans, Eleonora Abbagnato est première danseuse dans le corps de ballet de l'Opéra de Paris. Ténacité, persévérance et travail acharné guident ses pas.

Nous pénétrons dans les entrailles de l'Opéra Garnier par une petite porte située à l’arrière de l’édifice majestueux, emblématique du style Napoléon III : les murs des couloirs sont semés de peintures aux toiles décolorées par le passage impitoyable du temps. A l’intérieur du bâtiment, une cafétéria est réservée aux artistes. Au menu, tables et chaises en bois et prix abordables. Tout le luxe réside dans les fauteuils d'orchestre.

La première danseuse de l'Opéra de Paris arrive en retard. Avec sa longue crinière blonde sagement retenue par une queue de cheval et son allure sportive, Eleonora Abbagnato est l'une des dix étrangères à avoir intégré le corps de ballet de 150 ballerines qui résident à Garnier. Comment cette Italienne... «Non, Sicilienne », me coupe-t-elle aussitôt. Comment cette Sicilienne donc, est-elle arrivée jusqu'ici ?

Tout commence à Palerme, un peu par hasard. Lorsqu'elle est petite, sa mère la confie fréquemment à une voisine, Marisa Benassai, qui dirige une école de danse. « J'ai commencé à danser parce que je me sentais seule. Mon père et mon frère passaient des journées entières à regarder le football à la télévision. Je vivais dans un monde à part, avec ma télé et mes cassettes de danse », se souvient Abbagnato.

Une enfance bien courte. « Je ne regrette pas de ne pas avoir joué à la poupée. Mais j'ai fait ce que j'ai voulu faire », se reprend-elle immédiatement. La jeune Eleonora se distingue rapidement en raflant les premiers prix de tous les concours et auditions auxquels elle se présente. Présentée au chorégraphe français Roland Petit, celui-ci décèle immédiatement chez cette enfant appliquée le potentiel d'une grande ballerine et l'engage à l'Opéra de Paris. Elle n'a alors que 14 ans.

Détermination de fer

« Lorsque je veux quelque chose, je l'obtiens. C'est comme en amour, quand je veux un homme, je n'en fais qu'une bouchée », s'exclame la jeune femme, soudainement prédatrice. Si la persévérance dont elle fait preuve semble indispensable pour percer dans le milieu de la danse, quels sont les sacrifices auxquels elle a dû consentir pour en arriver là ? « J'ai très certainement négligé ma famille. Mais la vie est faite de choix », nous répond la ballerine. Avant d'ajouter : « nous vivons ici dans des studios et nous dansons toute la journée, totalement coupés du monde extérieur. » Pour déconnecter, Abbagnato aime organiser des dîners avec ses amis italiens et préparer ‘la pasta’.

Au vu de sa voix douce et de son français impeccable, il est difficile de croire que nous avons affaire à une authentique sicilienne. Ces quatorze années passées à Paris ne l'auraient-elles pas quelque peu francisée ? « Vous m'insultez ! », se récrie-t-elle. Les télévisions et les journaux italiens l'ont déjà propulsée au rang de vedette nationale, toutefois peu lui importe d'être considérée dans son pays natal comme un produit culturel ‘made in Italy’.

Paris-Italie, Italie-Paris

Lorsqu'elle a un week-end de libre, Abbagnato s’empresse de boucler ses valises, direction l'Italie. Elle affirme qu’il lui est plus difficile aujourd'hui de vivre loin des siens qu'à ses débuts. « Lorsque j'étais petite fille, je n'avais qu'une chose en tête : enfiler mes chaussons et danser. Je savais qu'ici j'étais entourée des meilleurs et j'ignorais ce qui pouvait se passer ailleurs. Ce n’est qu’en grandissant que l'on prend conscience de ses manques », nous confie-t-elle.

Mais que peut-il donc bien manquer à la première danseuse de l'Opéra de Paris ? «Pas grand-chose en fait. Seulement ma terre natale et davantage de chaleur humaine», glisse Abbagnato. Pourquoi dans ces cas-là ne postule-t-elle pas à la Scala de Milan ? Elle nous explique qu'elle y a été lorsqu'elle avait dix ans et que l'endroit ne lui a pas plu : « La Scala souffre d'un manque évident d'organisation et de moyens. Les danseurs ne répètent pas autant que nous. Si je partais pour Milan, je sais que mon niveau en pâtirait. Ici, nous avons les meilleurs chorégraphes et le meilleur matériel et nous pouvons compter sur un public nombreux et fidèle contrairement aux autres villes européennes. »

Pour preuve, cela fait maintenant plusieurs semaines qu'il ne reste plus une seule entrée pour ‘La dame aux camélias’, le ballet du chorégraphe américain John Neumeier tiré du roman d'Alexandre Dumas. Eleonora Abbagnato y interprète Marguerite Gautier, la célèbre courtisane parisienne éprise d'Armand Duval, un client respectable. Sur scène, elle se déplace tout en grâce et en légèreté, glissant de bras en bras, attirant tous les regards. Faisant preuve d'une technique irréprochable, elle parvient à exécuter les figures les plus invraisemblables tout en se maintenant en équilibre. Une magnifique leçon de talent, de force et d'interprétation. Lorsque que le rideau tombe, c’est sous un tonnerre d'applaudissements.

Un sport de compétition

« Les gens n'ont d'yeux que pour toi, ils veulent tout savoir de toi. J'avoue que parfois pourtant j'aurais envie de tout laisser tomber. Lorsque tu es sous le feu des projecteurs, tu as toujours autour de toi des personnes qui essaient de te voler la vedette. Quand j'étais encore petite, c'était amusant. Aujourd'hui, ce genre de chose me fatigue », déplore Abbagnato.

Elle reconnaît être sortie pendant six ans et demi avec un danseur de l'Opéra. Elle évoque cette relation sans détours : « si l’on éprouvait l'un pour l'autre une profonde admiration, il planait toujours sur notre couple une sorte de compétition latente. S'il obtenait un rôle dans un ballet et pas moi, une rivalité malsaine naissait entre nous. Le jour où nous nous sommes séparés, je me suis dit ‘plus jamais de danseur’. Je ne peux pas vivre avec un homme 24 heures sur 24. Je ne sais pas comment font les gens. C'est tellement triste ! »

Abbagnato a eu la chance de danser avec les meilleurs chorégraphes contemporains comme Pina Bausch, Jiri Kilian ou Roland Petit. L’Allemande Pina Bausch, à l’origine du « théâtre-dansé », s'intéresse particulièrement au passé de ses danseurs avec lesquels elle travaille beaucoup la psychologie. Eleonora explique à ce sujet qu'au cours de la représentation du ‘ Sacre du printemps’, sa propre mère n'a pas supporté la violence de certaines scènes et a dû quitter la salle.

La jeune femme affiche clairement sa préférence pour la danse contemporaine. « Les danseurs de la génération précédente ont dansé de la même façon tout au long de leur carrière. Pour ma part, je ne me vois pas interpréter indéfiniment ‘Le lac des cygnes’. Ce serait d'un ennui », soupire notre interlocutrice.

Rigueur extrême

Abbagnato nous explique qu'en France, le pays de la revendication par excellence, « aucun danseur n'a jamais fait grève par respect pour le travail, l'art et le public ». Le dos bien droit, elle affirme, avec une pointe d'orgueil dans la voix, n'avoir « jamais manqué une seule répétition en quatorze ans de danse ».

Quant à son avenir, elle aimerait « faire du cinéma, fonder une famille et retourner plus souvent en Italie. » Un conseil à donner à tous les enfants qui rêvent d’intégrer le corps de ballet de l’Opéra de Paris? « Ne faites surtout pas de danse. » Abbagnato regretterait-elle ses choix ? « C'est fantastique d'être porté par une passion aussi forte, mais je crois qu'il existe des disciplines moins exigeantes. » Après un coup d’œil à sa montre, elle s’éclipse : « La répétition commence dans cinq minutes. »