Culture

Égalité des genres : la BD espagnole force le trait 

Article publié le 4 mars 2016
Article publié le 4 mars 2016

Un peu plus d'un mois après la polémique du manque de représentation féminine au Festival de la BD d'Angoulême, le collectif espagnol Autoras de Comic - jumelé avec le Collectif des Créatrices de BD - nous parle du rôle de la femme dans le monde de l'illustration.

Andrea Lucio Sotelo est illustratrice et dessinatrice de BD, elle a 34 ans et a étudié les Beaux-Arts à l'Université de Barcelone. Déjà en 2010, elle dessinait des vignettes dans lesquelles, comme elle explique, elle ironisait sur la violence des décisions politiques dans un blog. Un an après, elle a commencé à travailler dans un journal et sur divers fanzines et publications web. En 2012 , elle a réalisé avec le collectif Iaioflautas une chronique-BD sur son expérience de la mobilisation contre les réductions au sein de l'État Providence et travaille actuellement sur une bande dessinée et sur d'autres projets personnels.

« En plus du fait que l'égalité des sexes ne soit pas respectée, on critique le désir de l'obtenir »

Comme elle-même l'affirme, elle s'intéresse à « toutes les histoires, probablement surtout celles consacrées aux périodes de changement, de rupture, de conflit ou de contradiction, ce qui est difficile et vraiment passionnant, c'est la façon de le raconter ». Parmi ses références principales, elle met en avant Fiona Stamples et Emma Rios, bien qu'elle admet que « parler de références est difficile, n'importe quoi peut être une référence et celles-ci peuvent être transdisciplinaires, elles varient selon le projet et le moment clé sans que le style ne doive coïncider ».

Irati Fernandez Gabarain –Irati FG – a 33 ans, se consacre à l'illustration depuis plus de sept ans et, depuis deux ans, elle travaille également sur des storyboards pour des dessins animés. Cette auteure de bande dessinée, qui a étudié les Beaux-Arts à Bilbao et l'illustration à la « Escola Massana » de Barcelone, s'intéresse beaucoup à tout ce qui fait référence à la narration visuelle, que ce soit sous forme de BD, album illustré ou d'animation. « Ce qui me fascine, c'est le fait de pouvoir véhiculer des idées par des images, je souhaite continuer à dessiner et apprendre à travers le dessin et la narration graphique », raconte t-elle.

Irati FG a créé avec un groupe d'amis une petite marque éditoriale intitulée Ediciones Armadillo, grâce à laquelle ils auto-éditent leurs projets et publient un fanzine collaboratif. Quant à ses références, elle explique qu'elle en a « tout un tas, parfois trop » , cela va de Dave Mckean à Ben Shan, ou encore Jillian Tamaki ou Carson Ellis en tant qu'illustratrices. 

Les deux auteures, membres du collectif Autoras de Cómic (AC), sont d'accord sur le fait qu'il s'agit d'un univers masculin où la représentation de la femme brille par son absence. Andrea Lucio affirme que cette domination masculine a jeté et jette encore de nombreuses femmes aux oubliettes. « Si j'ai la chance d'avoir une certaine forme de reconnaissance, qui quoi qu'il en soit n'est pas encore égale à celle du sexe fort, c'est grâce au travail de nombreuses femmes qui n'ont jamais été valorisées et qui se sont battues pour que les générations à venir puissent jouir de conditions meilleures », souligne t-elle.

Irati FG, quant à elle, signale qu'il y a beaucoup de femmes dans le domaine artistique, mais du point de vue professionnel, très peu. « Il suffit de comparer la quantité d'artistes masculins représentés dans les galeries ou dans les musées avec leurs homologues féminins. En fait, cela ne choque personne lorsqu'un seul sexe est majoritaire dans une profession, et je ne crois pas que cela soit juste ou bien, ni pour les individus d'une société, ni pour la société dans son ensemble », indique t-elle.

De même qu'apparaissent des oppositions face aux étiquettes du genre « bande dessinée pour femmes », affirmant alors que l'on cherche à cacher une vision androcentrique qui considère que ce que font les hommes s'adresse à un public universel, tandis que le travail des femmes est spécifique, uniquement pour elles. Selon Andrea Lucio, « ce genre d'étiquettes démontre à quel point la place de la femme dans la BD n'est pas encore normalisée et souligne encore davantage de différences entre les sexes ».

Lutter pour une égalité juste et efficace

Quant à la polémique qui a eu lieu lors du Festival International de la Bande Dessineé d’Angoulême en France le mois dernier en raison de l'absence de femmes sur la liste des trente auteurs nominés pour le Grand Prix (Autoras de Cómic s'est jumelé avec le Collectif des Créatrices de Bande Dessinée contre le sexisme, ndlr), Andrea Lucio affirme que « le manque de représentation des femmes dans le monde de la BD est présent dans tous les pays et le panorama espagnol n'a rien à envier à celui de la France. En réalité, il n'est pas rare qu'en plus du fait que l'égalité des sexes ne soit pas respectée, on critique le désir de l'obtenir » .

Dans la même perspective, Irati FG prétend que cela ne cesse d'être un reflet de la société entière, le véritable problème est que de toute manière, « il s'agit de quelque chose de profondément ancré dans toute la société » et ajoute que « le festival d'Angoulême est encore plus flagrant de par sa portée internationale ».

Irati FG admet qu'au début, après avoir rejoint Autoras de Cómic, elle a exprimé des réticences « du fait de ne pas être très informée, ni avoir conscience de la situation de la femme dans divers secteurs de la société et dans le monde de l'art en particulier ». Mais après avoir pris conscience de cela, elle s'est également rendue compte que, si elles-mêmes ne font rien, « l'avenir qui s'offre aux futures artistes ne changera pas, il n'y aura ainsi aucun exemple de femmes dessinateurs à suivre, et cela n'encouragera pas les futures auteures à embrasser la profession ». AC lui a permis de se former au féminisme qui l'a aidée tant au niveau personnel que professionnel.

Autoras de Cómic a fait son apparition en 2013 de la nécessité de rassembler dans un même collectif ceux qui luttent pour l'égalité juste et efficace dans un marché traditionellement dominé par le sexe fort comme l'est la bande dessinée. Depuis la création de l'association, ils souhaitent affirmer clairement qu'ils ne font ni « l'apologie d'un particularisme ni d'une suprématie » mais cherchent à « occuper une place égalitaire sur le marché de la BD », qui reconnaît leur valeur par leur travail et non par leur sexe ou leur sensibilité.

Cette association, qui s'est développée et qui compte actuellement plus d'une centaine de professionnels (également des hommes), à l'égard du manque de chiffres officiels, dresse une liste générale d'auteures nationales et étrangères afin de les exposer sur le devant de la scène.