Culture

Dominika Nowak: « Pour le luxe, ce n’est pas en Pologne mais à Paris qu’il faut aller »

Article publié le 8 décembre 2009
Article publié le 8 décembre 2009
A 27 ans, elle est une marque à elle toute seule. Avec « Nunc », la styliste polonaise se moque des conventions mais chausse les gens du quotidien à l’aide de souliers à poils. Rencontre.

«Pas des chaussures qui attirent les regards, mais des chaussures qui ont quelque chose »

Au Royaume-Uni, une poignée d’étudiantes de l’université de Cambridge, photographiées en sous-vêtements et talons hauts pour un calendrier, ont rouvert le débat : « La mode trahit-elle les idéaux féminins ? » « J’adore les chaussures, mais ça ne rend pas superficiel – les filles peuvent s’amuser, mais aussi être prises au sérieux », affirme en retour une directrice d’école pour filles dans un quotidien national anglais. Dominika Nowak soupire et fait le parallèle avec son pays : « En Pologne, c’est pareil, une fille est soit intelligente soit jolie, dit-elle. Mais je pose toujours la même question aux personnes qui pensent comme ça : vous trouvez-vous laid ou stupide ? On ne devrait pas travailler uniquement sur notre apparence mais aussi sur notre comportement. Je ne prends pas la création de chaussures aussi au sérieux que certaines personnes du monde de la mode. J’ai seulement envie de sortir de l’ordinaire, même si j’ai dû devenir plus commerciale. »

Cuir poilu

Nowak sort de l’ordinaire, bien que cet après-midi, ce ne sont pas ses chaussures qui la font briller sous la pluie du quartier animé Strasbourg Saint-Denis, mais le contraste entre sa silhouette grande et compacte, son visage sans maquillage et sa longue crinière électrique. Elle n’exhibe même pas ses créations en peau de vache. Retirée dans une salle d’exposition parisienne, sa dernière collection, inspirée par Oliver Twist, est un lointain rappel du concept de la chaussure « poilue » avec laquelle la jeune femme de 27 ans avait débuté, au moment où Manolo Blahnik expérimentait aussi, dans sa collection d’automne, ses sandales en fourrure au talon plongeant.La première ligne de chaussures en « cuir poilu » de Nowak était une tentative brillante de s’opposer aux tendances d’une industrie dominée par les hommes. « Je veux que mes chaussures soient exceptionnelles, explique-t-elle, pour avoir une identité, mais avec une forme simple qui convient à tous types de tenues et qui peut être portée tous les jours. Pas des chaussures qui attirent les regards, mais des chaussures qui ont quelque chose. » Pourtant, comment ne pas être attiré par du cuir poilu ? Elle poursuit sa démonstration et se glisse sous la table pour toucher légèrement la matière (sans poil) de mes bottes. « Du veau », conclut-elle. « Quand vous voyez un veau, il a des poils ! » Inspirée par l’« authenticité » des matériaux – chaque pièce de cuir brut est unique, comme les empreintes digitales – Nowak les intègre « non rasé » dans ses créations. C’est la liberté dans la variété du matériau qui définit son expression.

(Crédits:nuncfashion.com)

Studio parisien

Après avoir étudié l’histoire de l’art à l’Université Jagellon à Cracovie et s’être spécialisée dans les costumes, Nowak est entrée en deuxième année au Studio Berçot à Paris en 2006. « La plupart des écoles de mode sont privées et coûtent donc très cher », dit-elle. Elle a épargné pendant six ans en travaillant en tant que styliste et designer. « Si vous voulez travailler pour une marque de rue, vous pouvez étudier en Pologne. Mais pour les marques de luxe, vous devez venir ici, pour les techniques artisanales et les compétences. Les cursus sont à cent lieues l’un de l’autre. Vous ne pouvez pas apprendre le goût français en Pologne où les techniques de couture et de modelage sont vraiment basiques. » Elle a déménagé à Strasbourg Saint-Denis, dans un studio de 7 m² proche de l’école où environ 30 % des étudiants étaient français. « Mes idées et ma façon de voir la mode ont énormément changées », poursuit-t-elle. « En Pologne, les gens sont très proches et jaloux, on s’inquiète de ce que les autres pourraient penser de soi. Ici les gens ont l’esprit ouvert et savent accueillir les idées, il n’y a pas de limite. Je suis devenue plus calme. »

« En Pologne, les gens sont très proches et jaloux, on s’inquiète de ce que les autres pourraient penser de soi »

« J’ai toujours su que je voulais étudier la mode et que Paris était la meilleure destination. Mais quand je suis venue ici et que j’ai vu le monde de la mode, j’ai décidé que je ne voulais pas en faire partie ou travailler pour quelqu’un d’autre. » Après avoir remporté des prix pour son travail effectué en Pologne et avoir été invitée à exposer à la semaine de la mode à Dubaï, alors qu’elle était toujours à l’école – « la chose la plus prestigieuse qui me soit arrivée dans ma vie » – elle a commencé à concevoir des chaussures il y a trois saisons, exposant ses œuvres avant de chercher un « show room » propre et un agent pour sa marque, baptisée « nunc » d’après l’expression latine « hic et nunc »(« ici et maintenant » - «nunc, comme la mode, se rapporte au présent », dit-elle brillamment). 

Saint-Sylvestre

(Crédits:nuncfashion.com)Elle dit devoir son inspiration à son directeur de père, allemand : « Il travaillait depuis la maison, et quand j’étais gamine, j’ai passé beaucoup de temps au lit, malade. Pour me calmer il m’apportait des dessins de costumes et des livres d’histoire. » A 16 ans, Dominika combine les compétences de sa mère, professeur de mathématique, pour vendre ses « horribles, horribles robes de soirée pour la Saint-Sylvestre ». « Elle est ma deuxième moitié », sourit Nowak. « Gérer votre propre entreprise, cela veut dire calculer et compter sans arrêt. Il faut produire les chaussures, les envoyer aux clients, les réaliser, commander du cuir partout dans le monde, coordonner le planning des commandes, suivre la production, vérifier la qualité, emballer l’ensemble, préparer les ordres d’exportation, les factures, confirmer les commandes… parfois c’est difficile, à présent, la création ne représente plus que 10 % de mon travail. »

Nowak compte baser ses efforts pour lancer sa propre entreprise sur la chance, le timing et de la méthode. Aujourd’hui, elle vend en France, en Allemagne, en Italie, en Finlande, au Danemark, au Royaume-Uni, à Chypre et en Grèce ; une paire de chaussures d’hiver se vend 300 euros. Les deux vies qu’elle mène sont à l’opposé l’une de l’autre. En Pologne, non seulement, c’est meilleur marché, mais Nowak parvient à maintenir un lien plus profond avec son pays d’origine. « Je suis toujours un peu polonaise, dit-elle en riant. Mais je n’ai pas beaucoup d’amis polonais, parce que quand j’y vais, je vais dans les faubourgs et je travaille toute la journée. Mes amis sont mariés et ont des enfants, nous sommes tellement différents. A présent, mes amis sont ici, et Paris est une partie de ma création, avec les cocktails et les rencontres qui me permettent de vendre mes œuvres ; en Pologne, je travaille dans une usine avec quatre autres personnes dans un petit village en dehors de Cracovie. Je peux être interviewée un jour à Paris, et le lendemain prendre la route vers les montagnes où mes parents ont une maison d’été, pour y travailler d’arrache-pied. » C’est ici que je quitte Nowak, sur le marché de fruits et légumes – « admirez la taille de ces champignons » - où un parisien s’énerve sauvagement, réclamant à une famille d’immigrants une valise volée. Une scène primitive en soi, pleine de couleurs et de textures, tout comme ses chaussures.