Culture

David Le Breton : « Le corps est une mesure du monde »

Article publié le 29 octobre 2007
Article publié le 29 octobre 2007
Pour l’anthropologue français, David Le Breton, 54 ans, lorsque le monde nous échappe, il reste le corps. D’où la nécessité d’une appréhension sensorielle de l’univers sans oublier l’importance du voyage. A pied de préférence.

« Je sens, donc je suis ». C'est de cette manière, en paraphasant Descartes, que David Le Breton résume son anthropologie : comprendre l’homme à travers les sens. Le Breton est une sorte de Robin des Bois des temps modernes, avec ses cheveux ébouriffés -qu'il touche sans arrêt- et son jean qui remplace le collant vert : l’homme cite constamment les philosophes du passé pour replacer leur pensée dans un contexte moderne. L’idée est de vulgariser leurs concepts poussièreux et de les remodeler au goût du jour, en «volant» aux riches (pleins de sagesses) pour «donner» au plus grand nombre.

Une ville pour chaque sens

Lors de notre rencontre, l'anthropologue français assiste au Festival della Mente [festival de la créativité] en Toscane et sort à peine d’une conférence où il a critiqué longuement le philosophe grec Aristote. « C’est à cause de lui que nous, les Européens, avons une conception limitée de la perception sensorielle», argumente-t-il. « Cinq sens ne suffisent pas, » explique encore Le Breton, qui partage son temps entre sa chaire de professeur à l'université des sciences humaines de Strasbourg et l’écriture [et par exemple son best-seller, 'La saveur du monde'].

«Combien de fois évoquons-nous l'existence d'un sixième sens ? Et combien de fois recourons-nous à l’argument traditionnel de l'intuition féminine pour expliquer des concepts que sinon, nous ne parviendrions même pas à exprimer ?», ajoute-t-il. Réduire nos sens à cinq reste toutefois une manière de simplifier les choses, de façon à les rendre plus faciles. Surtout lorsqu'il s'agit de faire correspondre chacun de ces sens à une ville. Un exercice original.

Lisbonne, c'est le touché

« Mais plutôt difficile», juge-t-il, en reposant sur la table ses petites lunettes à la monture bleu ciel à côté d'une choppe de bière. Mon interlocuteur se masse les tempes, reprend son souffle. «Le goût habite l'Italie en général. Mais ne m'obligez pas à choisir une ville, ici chaque région à des goûts magnifiques et je ne saurais dire laquelle je préfère».

Et la vue, serait-elle un sens typiquement français ? «Non », répond-il du tac-au-tac. »Si je devais lui donner une nationalité, ce serait encore une fois italienne. La Toscane, plus précisément. Florence, c'est là que l'architecture a atteint son expression maximale. J'adore cette ville. Mais Venise est également un spectacle incroyable pour les yeux».

Une fois que l’on quitte la péninsule de Dante, il faut passer à un autre sens, le toucher. « Dans le monde, la capitale du toucher se trouve à Rio de Janeiro. En Europe, un bon substitut serait Lisbonne, qui, de toutes façons, est liée à Rio de multiples manières». Le Portugal selon Le Breton caractérise un autre sens : celui du nez. «L'odorat, je l'associe à la ville de Funchal, dans l'île atlantique de Madère. Les parfums de sa végétation n'ont pas d'égal en Europe. Oui, sans aucun doute, mon nez m'emmènerait là-bas s'il pouvait choisir», s’exclame-t-il dans un sourire.

Quant à l'ouïe, Le Breton juge nécessaire de traverser l'océan Atlantique pour tendre l'oreille à Vancouver, et plus largement au Canada avec ses immenses espaces. «C'est mon alcôve de nature : c'est seulement là-bas que je me sens réellement à l'écoute du monde,» professe-t-il.

Le corps comme métamorphose

Le Breton semble amusé par cette géographie sensorielle : il continue de penser à des correspondances et hume régulièrement quelques verres de vins. «Les points de vue alternatifs sur les choses me fascinent : c'est sûrement pour cela que je suis un homme en perpétuelle migration. Je me sens réellement comme un habitant du monde».

Un chercheur cosmopolite à la valise toujours prête et qui ne possède pas de téléphone portable. «Tu vois, ce que je déteste ce sont les gens qui téléphonent en présence d'autrui», me dit-il en indiquant à la table voisine un client ayant son mobile vissé à l'oreille.

'Second Life' animale

Dans ses travaux, Le Breton s'est beaucoup penché sur le rapport de la société entretient avec le corps. «Aujourd'hui, nous intervenons sur notre chair, sur notre peau d'une manière beaucoup plus subtile que par le passé. Les motivations principales ont également changé : nous blesser, nous changer, nous tatouer. Le corps est de plus en plus une expression de l'âme. Une mesure du monde», explique t-il.

Mais qu'en est-il de cette dimension charnelle à l’ère du tout virtuel, dans le monde grandissant d’internet. «Si je peux me permettre, c'est encore plus vrai, » me répond-il. « Tu connais ‘Second Life’? Là, tu peux t'inventer un nouveau corps, voire même un corps animal».

Mais comment ce sociologue voyageur perçoit-il les corps et le monde, son propre corps dans le mond ? «Je suis anthropologue et l'anthropologie repose sur un principe de base : tous les hommes sont égaux. Combattre le racisme est l'un des premiers devoirs de l'anthropologue, et de l'homme avant tout. Notre peau, notre corps doivent servir seulement de métaphore, de filtre sémantique».

Y a-t-il un Etat européen qui aurait su mieux respecter le corps ? «Les constitutions italiennes et françaises sont celles qui sont les plus avancées sur ce point. Mais c'est surtout une idée de culture, bien plus que de chartes ou de droits». Une chose essentielle manque encore : une définition finale qui puisse comprendre la totalité du corps. «La chair est la pensée du monde, mais cette pensée est engloutie par la raison». Rien de moins qu’un ‘mens sana in corpore sano’.