Culture

David Černý : art’naque ou canul’art ?

Article publié le 30 janvier 2009
Article publié le 30 janvier 2009
Politiquement incorrect, l’artiste tchèque David Černý enseigne aux touristes de passage à Bruxelles sa géographie très personnelle de l’Europe. Son installation, Entropa, visible au Conseil de l’Europe, fait polémique depuis plusieurs semaines.

« C’est pour faire chier les Italiens ou quoi ? »

Des politiciens aux simples badauds, le module iconoclaste qui épingle pas mal de stéréotypes collant toujours à la peau des nations européennes fait l’objet de pas mal de commentaires amusés, mais aussi de réprobations. Monté sur ses grands chevaux, Ciccio, jeune étudiant en économie à l’université de Tarente s’indigne : « C’est pour faire chier les Italiens ou quoi ? » La scène se passe à Bruxelles, dans le grand Hall du Justus Lipsius, bâtiment où siège le Conseil de l’Europe. Massés sous l’imposante verrière, des dizaines de curieux attendent patiemment leur scanérisation au portillon d’entrée afin de pouvoir admirer et photographier à leur aise Entropa, la toute dernière création de David Černý, un jeune artiste tchèque qui n’en finit pas de susciter la polémique. 

Furieux de voir son pays représenté sous la forme d’un labyrinthe de toilettes à la turque, l’ambassadeur de Bulgarie s’est empressé d’élever une protestation auprès du gouvernement de Prague. Au centre de la salle, on se bouscule. Cous tendus et levés à s’en disloquer les cervicales comme s’ils s’attendaient à suprendre une éclipse en plein jour, les membres d’un groupe d’apprentis-économistes italiens en voyage de formation flippent littéralement devant le spectacle qui s’étale sous leurs yeux. La mère-patrie s’étirant de toute sa botte n’est plus qu’un terrain de foot couvert de joueurs en train de se masturber avec le ballon dans des postures arrogantes. Anna s’en étonne à voix haute : « C’est seulement propre à l’Italie ? », avant de constater avec satisfaction, qu’aucun pays de la communauté n’a été épargné par la corrosive vision satirique de l’artiste. Au passage, on découvre que l’Ecosse n’étant pas un état-souverain membre de l’Union, c’est l’Irlande qu’il faut voir singée par le mignon petit ouistiti en forme de cornemuse pointant son doigt. Quant au Royaume-Uni, euroscepticisme oblige, un espace vide lui tient lieu de symbole. 

Canular drôle ou pas, c’est selon

En ce qui concerne les plus petits pays de l’Union, il a bien fallu recourir à quelques extravagances pour retenir toute l’attention du public. Or, ce qui s’affiche ici comme un succès médiatique serait le plus souvent perçu comme un buzz insignifiant dans la cybersphère. Toute cette affaire est née d’une mystification faite au gouvernement tchèque par l’auteur de cette oeuvre qui, après s’être proposé de réunir 26 autres artistes appartenant à chaque Etat membre dans le but de réaliser une représentation collective de l’Europe, a finalement préféré l’éxécuter seul dans l’espoir, prétend-il, de mieux en contrôler le processus.

« Il est évident que le coup monté était trop gros pour rester très longtemps secret, y compris dans les brochures et à travers tous les commentaires. La supercherie ne pouvait échapper à personne. Ou sinon, c’est à croire que le gouvernement tchèque n’est composé que d’une bande d’idiots », nous confie un fonctionnaire du Conseil de l’Europe qui préfère garder l’anonymat.

Bien qu’il n’ait pas encore eu le temps de se rendre au pied du module de la discorde, l’eurodéputé libéral espagnol Ignasi Guardans juge malgré tout « comme positif que l’art nous invite à réfléchir et à nous questionner face aux stéréotypes européens. » Ce que semble également approuver Lívia Járóka, députée conservateur hongrois pour qui « l’Europe doit se construire aussi avec le sens de l’humour. » En revanche, son compatriote socialiste, Zita Gurmai ne partage pas du tout ce point de vue : « Au sujet de l’Europe, je crois que le moment est venu de parler de façon positive, au lieu de toujours resasser des opinions négatives. » En vue de mesurer l’accueil fait à la provocante installation, un questionnaire a été adressé à l’opinion publique sur le site Web de la présidence tchèque. 71 % des personnes interrogées déclarent apprécier la démarche de l’artiste et avoir ressenti l’œuvre comme positive. L’artiste aimerait, lui, que son installation soit considérée avant tout comme une oeuvre sympathique.

Petit panorama non exhaustif :

1/ Un grand nombre de gens se divertissent en regardant la nouvelle création de David Černý.

2/ L’Allemagne s’est métamorphosée en un entrelas de pistes de Scalextrix formant plus ou moins une svatiska nazie (Scalextric : circuit routier électrique miniature. Marque déposée d’origine britannique.)

3/ L’Espagne ne s’offre pas sous nos yeux comme un pays de plages, de soleil et de flamenco mais comme un camp recouvert de ciment.

4/Sur le corps hexagonal de la France ceint d’un drap blanc, on peut lire, inscrits à la peinture rouge, les cinq lettres du mot grêve. Comme toujours ?

5/ La Grèce, de son côté, disparait en cendres dans les flammes de ses forêts en feu.

6/La Lithuanie s’élève comme un monument sur lequel s’alignent des petits soldats Makenpis urinant à jet constant sur la grande voisine russe (la traditionnelle tête de turc de tous les pays riverains).

7/ Les Pays-Bas sombrent, quant à eux, dans les flots marins d’où n’émergent plus que les minarets de mosquées récemment construites.

8/Parodie de la très célèbre photo de J.Rosenthal montrant les Marines américains plantant la bannière étoilée sur le mont Suribachi durant la seconde guerre mondiale, la Pologne est représentée par un groupe de curés et de moines plantant le rainbow-flag des gays, lesbiennes, bi et transexuels à l’endroit même d’où sont émis les programmes de l’ultra-catholique Radio Mariya.

9/ La République tchèque se résume à un simple écran sur lequel défilent quelques morceaux choisis tirés des discours très euro-sceptiques de son président Václav Klaus.

10/La Roumanie se dresse fantomatique comme un Draculaland.