Culture

Dark Vador et l’art hongrois : les toiles de la mort

Article publié le 29 mars 2013
Article publié le 29 mars 2013
Que se passe-t-il quand les autorités déçoivent les citoyens ? En Hongrie, les artistes ont décidé de prendre les choses en main et ont involontairement créé un nouveau mouvement d’art contemporain en se joignant aux manifestants devant le centre d’art contemporain de la ville, sujet à controverse.

Le critique d’art József Mélyi s’esclaffe en voyant l’artiste sortir un masque de Dark Vador de son sac et l’enfiler, une cigarette en équilibre à la main. Szabó monte les marches du Kunsthalle Budapest (Mucsarnok) et se place entre les imposantes colonnes qui bordent l’entrée. Il met les mains sur les hanches pendant que la photographe, Dorottya Vékony, prend des photos. Que penserait St Étienne, patron des arts représenté dans la mosaïque au-dessus de lui, en contemplant cet homme vêtu de noir ?

Dark Vador est seulement une des façons d’illustrer la décision de laisser l’Académie hongroise des Arts (MMA) mettre la main sur le centre d’art contemporain. Chaque semaine, József Mélyi, qui enseigne aussi à l’université des beaux-arts (HUFA), et ses deux doctorants, Márton Pacsika et Eszter Ozma, viennent ici avec un nouveau duo d’artistes et expriment avec talent leur désapprobation de la MMA, une académie conservatrice devenue à ce jour la plus haute autorité en matière d’art en Hongrie. Ensemble, photographe et artiste créent une image, qui est ensuite ajoutée au blog Kívül tágas. « En gros, cela veut dire "l’extérieur est plus vaste", mais c’est aussi une manière plus polie de dire"dehors !" en hongrois », dit Márton Pacsika. « Nous nous demandions si nous ne devrions pas aller nous asseoir devant le Kunsthalle pendant une semaine ou une nuit », dit József Mélyi, en réaction à la décision de donner le centre des arts à la MMA.

Ils optèrent plutôt pour une manifestation artistique à long terme. « La seule chance que nous ayons c’est de faire en sorte que le sujet reste dans le domaine public jusqu’aux nouvelles élections en 2014. » C’est ainsi que sur l’immense Place des Héros, les marches qui mènent à l’entrée sont devenues la nouvelle scène de l’art contemporain hongrois.

Le patronage du Fidesz

Levant les yeux vers l’imposant bâtiment, la photographe Dorottya Vékony ne trouve pas les mots pour exprimer son avis sur la MMA. « Mais c’est aussi un peu pour cette raison que je suis là », dit-elle. La ‘magyar művészeti akadémia’ a été fondée en 1992 en tant qu’académie d’art privée par un groupe d’artistes conservateurs. En 2011, l’année suivant l’accession au pouvoir du parti Fidesz de Viktor Orbán avec les deux tiers des voix du Parlement, la MMA est devenue l’Académie des Arts officielle en Hongrie, et fut inscrite comme telle dans la Constitution. Les représentants au ministère des Ressources Humaines ne répondent pas à mes questions sur le pouvoir donné à la MMA, mais me demandent de m’adresser à l’académie elle-même, qui répond de manière biaisée : « nous avons pleinement conscience des pour et des contres concernant le futur fonctionnement du Kunsthalle. Cependant, une critique éclairée ne peut pas être formulée pour le moment, la coopération des deux instituts étant toujours hypothétique. »

Le directeur de la MMA, György Fekete, 82 ans, est au centre d’une polémique depuis qu’il a affirmé dans une interview que les artistes devaient être fiers de leur nation, et ne pas critiquer la Hongrie ou la religion. Il a récemment accusé une exposition au Kunsthalle intitulée ‘What is Hungarian?’(« qu’est-ce qu’être hongrois ? ») d’être un blasphème contre la nation. Peu de temps après on a annoncé que la MMA prendrait le contrôle du Kunsthalle. Le directeur actuel Gabor Gulyás, nommé par le gouvernement du Fidesz, n’a pas été évincé par la MMA mais il a dit vouloir démissionner quand les changements prendront effet.

Couper les cheveux (gris) en quatre

Outre le fait que les allocations destinées à la culture soient détournées par les politiques, András Földes, journaliste culturel, craint que tous les évènements et les lieux dédiés à l’art indépendant soient fermés. « Les musées hongrois ont d’ores et déjà du mal à payer le chauffage », dit-il au bureau de son journal en ligne Index. « Les réductions de personnel obligent les historiens à remplir une deuxième fonction : celle de gardien de musée. » Selon Földes, les membres de la MMA ne soutiennent pas tous le Fidesz, ils ne s’intéressent même pas forcément à la politique. Pour certains c’est aussi une question d’argent. Les salaires mensuels perçus par les membres de la MMA sont une exception dans le milieu de l’art. Quelqu’un s’y oppose-t-il ? « Ceux qui sont contre ne sont plus membres aujourd’hui », répond-il. En décembre 2012, 11 membres ont démissionné, mais 250 sont toujours en poste. L’âge moyen est de plus de 65 ans, et il y a peu de femmes. Földes sort son téléphone pour me montrer une photo prise depuis les derniers rangs d’une réunion de la MMA. On y voit de nombreuses têtes de dos. « Vous voyez ? Que des cheveux blancs. »

« Les gens pensent que le pouvoir donné à la MMA sur la culture est une manière de compenser le passé, quand le socialisme réprimait tout artiste conservateur »

Lors de cette réunion de décembre, où le collectif contestataire free artists s’est invité, un des membres de la MMA a frappé un manifestant avec un classeur, et les autres ont été taxés de « communistes » et « bolcheviques ». Leur réaction montre à quel point ils sont frustrés et leur esprit confus. Le legs d’une histoire hongroise tourmentée. Ils pensent que le pouvoir donné à la MMA sur la culture est une manière de compenser le passé, quand le socialisme réprimait tout artiste conservateur », souligne Márton Pacsika, qui participait à cet évènement. « La droite s’approprie la culture. Tout régime autoritaire commence par essayer d’infiltrer tous les domaines de la vie : culture, politique, économie. Viktor Orbán ne s’intéresse pas à l’art. Il finance la MMA et lui délègue les pouvoirs pour ne pas avoir à s’en occuper. Il y a de bons artistes au sein de la MMA, mais le problème c’est qu’ils veulent créer un régime culturel. Moi je dis qu’il faut laisser le régime culturel puiser sa source dans la population et non dans ce pouvoir directif. »

Dans le Kunsthalle sont accrochées les œuvres dImre Bukta, une des artistes qui a récemment quitté la MMA. Les employés sont réticents à s’exprimer. « Je suis prudent », dit un employé qui accepte de parler anonymement au milieu du grand hall d’exposition. « De nombreux employés s’inquiètent pour leur place. Je ne pense pas que le personnel changera, seulement les œuvres. » Bálint Csaba, un jeune étudiant en cinéma qui visite l’exposition, n’hésite pas à qualifier les changements à la MMA de « scandaleux ». Il espère que l’art hongrois pourrait s’en inspirer. « La répression est positive pour l’art. Elle vous donne une raison de vous rebeller. Si vous vivez dans une démocratie occidentale, vous n’avez rien à dire. »

Jószef Mélyi a peur que les artistes hongrois ne se sentent plus libres de s’exprimer, et finissent par s’installer à l’étranger. A l’extérieur du Kunsthalle, un touriste s’arrête pour prendre une photo de Dark Vador avant que le masque ne tombe. Les artistes et les critiques d’art s’en vont, chacun de leur côté. La semaine prochaine, un autre couple d’artistes viendra. « Le système actuel épuise les artistes », conclut Mélyi, et il propose une image du ministère hongrois de la Culture, qui dépend du plus large ministère des Ressources Humaines. « Dans Matrix, les ressources humaines sont des robots qui puisent leurs forces dans les humains. Nous vivons dans la matrice. »

Je remercie tout particulièrement Kinga Lendeczki et Endre Orbán de cafebabel.com Budapest

Cet article est issu d’une série de reportages mensuels portants sur plusieurs villes pour EUtopia on the Ground. Consultez la page pour en savoir plus sur notre envie de "meilleure europe" d'Athènes à Varsovie. Ce projet fait l'objet d'un soutien financier de la Commission européenne dans le cadre d'un partenariat de gestion avec le Ministère des Affaires étrangères, de la Fondation Hippocrène et de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme.

Photos (cc)  Rebeka © Eloisa d'Orsi.