Culture

Cornershop: «Et pourquoi pas tendre sa carte de crédit à n’importe qui dans la rue ?»

Article publié le 11 décembre 2009
Article publié le 11 décembre 2009
Le groupe originaire du Nord de l’Angleterre ne mâche pas ses mots, ni à propos de l’industrie du disque, ni sur le téléchargement illégal qui dépouille les artistes de leurs biens… Après 7 ans d’absence, les Cornershop remontent sur scène avec un nouvel album de pop électro aux influences indiennes. Rencontre à la Maroquinerie de Paris.

« Nous voulons que l’Union européenne s’intéresse à une certaine musique métal que nous avons entendue pendant notre tournée », fait remarquer Tjinder Singh d’une voix éreintée, tout en se relaxant dans le salon lounge de la Maroquinerie à Paris. Y-a-t-il un groupe de métal en particulier auquel pense le chanteur de Cornershop ? « Tout ce qui peut être inspiré par Metallica, dit-il sérieusement, tout ce qui est même légèrement inspiré par Metallica est de la merde. » On ne peut pas accuser ce quatuor britannique d’être monotone en ce qui concerne la musique. Depuis leur formation à Leicester il y a plus de dix-sept ans, ils ont concocté un mélange unique de sons indie, électronique, funk et asiatique qui a assuré leur perpétuelle popularité. 

Depuis leur titre emblématique Brimful of Asha, qui leur a permis de se faire un nom en Grande-Bretagne, à la publicité de 2008 pour la marque Nike qui a caractérisé leur chanson Candyman, le groupe Cornershop a su rester sur la scène contemporaine de manière constante. « A chaque fois que nous créons une chanson, nous essayons de créer la prochaine de manière différente, de faire une approche de chaque chanson sous un nouvel angle, explique Tjinder, ce n’est pas notre nom ou notre image qui nous a permis de survivre longtemps, mais notre musique qui change tout le temps… alors que le métal, c’est juste du métal. »

Téléchargement durable

Sorti cet été, Judy Sucks a Lemon For Breakfast est le premier album du groupe en sept ans. Après avoir passé du temps avec leur famille, enregistré à leur rythme, et profité de la vie en général, ils sont revenus à une industrie de la musique différente en prenant du recul. « Quand on jouait dans les années 90, il y avait tellement d’éléments différents sur la scène musicale populaire. Maintenant, il y a seulement quelques catégories de base : la musique indie jouée à la guitare par des blancs ou du R&B chanté par des noirs. Les choses comme X-Factor [une émission télévisée anglaise dans la même veine que La nouvelle star en France, ndlr] ont eu une influence terrible sur la manière dont les gens perçoivent la musique, c’est le symbole du mariage des ventes et du marketing télévisé qu’est devenue la pop. Si tu gagnes, alors tu es numéro un des ventes, à chaque fois, c’est aussi simple que ça. C’est tout le temps la même formule : une explosion massive équivaut à beaucoup de profits. »

Au lieu de signer avec un grand label, le groupe a sorti l’album sous un label indépendant grâce à leur site. « Nous avons un regard assez large sur l’industrie d’aujourd’hui. Ça n’a pas l’air d’avoir de sens, ajoute le guitariste Ben Ayres. Les labels veulent un contrôle sur ce que tu fais, et une grande part des profits. Ils finissent souvent par t’endetter au lieu de te faire gagner de l’argent. Tout est fait pour qu’ils gardent le contrôle sur ce que tu fais. » Adopter la révolution du téléchargement numérique était un pari qui a clairement payé ; l’album a reçu des critiques élogieuses depuis sa sortie cet été, avec le magasine de musique mensuel Observer déclarant « qu’après 17 ans d’agitation et d’innovation, le groupe Cornershop reste le meilleur groupe d’Angleterre. »

« Après 17 ans d’agitation et d’innovation, Cornershop reste le meilleur groupe d’Angleterre »

En vendant leur album à un prix raisonnable (£7,99 ou 8,83 euros) pour un téléchargement venant directement des artistes, Cornershop a l’impression d’aider à la création d’une nouvelle culture de téléchargement responsable qui permet un partage de fichiers sur Internet mais qui s’assure que des tierces personnes n’en bénéficient pas alors que les artistes subissent des pertes. « Nous avons eu des centaines de milliers de téléchargements illégaux, dit Ben. Un seul partage de dossier a eu comme 147 000 visites. Cela représente une grande perte pour nous. Le piratage peut être formidable pour faire connaître de nouveaux groupes, mais si ça continue, les musiciens peuvent tout aussi bien tendre leur carte de crédit à n’importe qui dans la rue. » En ce qui concerne les mesures de l’Union européenne pour s’attaquer au vol du droit d’auteur, Tjinder est sceptique : « Beaucoup de gouvernements ne semblent pas être concernés par ce problème, dit-il, et essayent de l’ignorer. Tout en essayant d’empêcher les délits, ils doivent reconnaître qu’une nouvelle culture a besoin de se développer afin de permettre de nouvelles attitudes envers la musique numérique. »

Musique et politique

Il y a quelques jours, le groupe était en Suisse. « Notre endroit préféré a dû être Fribourg. Nous avons joué dans un endroit appelé Le fri-son. Tout le monde était très accueillant, et ils nous ont aussi cuisiné un énorme repas. Tous les endroits où nous allons ne sont pas comme ça. » Mais qu’ont-ils pensé de l’affaire des minarets interdits ? Ils étaient là pendant le référendum controversé après tout. « Ça m’a surpris, dit Ben avec un air déconcerté. Je pense que la Suisse est un pays plutôt libéral, en fait il semble montrer le chemin à beaucoup d’autres pays. » Tjinder condamne un climat politique plus global qui a amené ce résultat : « Il y a eu beaucoup d’affaires liées à la droite ces dernières années, pas seulement en Suisse mais aussi en Angleterre. Depuis que la Grande-Bretagne est mêlée à une guerre, et avec un monde en récession, il était inévitable que ces sentiments ressortent. Nous nous considérons (le groupe Cornershop) très opposés à ce sentiment. Nous n’hésitons certainement pas à exprimer notre point de vue politique. Nous croyons vraiment que la musique doit être utilisée comme porte-parole pour faire entendre une voix politique, et encourager les gens à faire de même. »

Après presque 20 ans d’innovation musicale, qu’est-ce que le future préserve pour le groupe Cornershop maintenant qu’il remonte en scène ? « Nous n’avons vraiment pas peur, disent-ils en riant. Nous suivons le mouvement. Tant que nous continuons à apprécier ça, nous continuerons à faire ce que nous faisons. » 17 années de plus alors ? Les gars ne répondent pas, mais leur sourire désinvolte indique qu’ils ne demanderaient pas mieux.

Les Cornershop seront au festival Les Nuits soniques le 19 décembre 2009.

Crédits photos : Cornershop.com