Culture

Claudio Magris : « Quand l'Europe sera un Etat »

Article publié le 7 janvier 2007
Article publié le 7 janvier 2007
Ecrivain-voyageur, Claudio Magris, 67 ans, a rédigé 'Danube’ dans un café. Professeur mais aussi traducteur, cet auteur italien cultive son image d’intellectuel européen et se fait l'écho d'une Mitteleuropa moderne.

Il est 9h30, Paris s'éveille doucement. Les voitures foncent sur le boulevard Beaumarchais. Rendez-vous est pris avec Claudio Magris pour un café matinal dans un bistrot de Bastille. La mise impeccable dans son imperméable gris, l’homme a des yeux aussi bleus que la mer de Trieste. Ses rides, élégantes, quasiment beckettiennes, témoignent des chemins parcourus lors de ses multiples voyages. La carrière de Magris a débuté par la publication dans les années 60, dans le quotidien italien Corriere della Serra d'une thèse sur ‘Le mythe habsbourgeois dans la littérature allemande’ (1963), contribuant au retour de la culture et de la littérature de la Mitteleuropa. Depuis tout à la fois professeur, traducteur, conférencier, Magris reste cet écrivain voyageur qui affirme que « tout voyage est surtout un retour ».

L’Europe de l’égoïsme

« Je me sens Européen mais il se passe avec l’Europe ce que Saint Augustin avait coutume de dire à propos du temps : ‘Si on ne me demande pas ce que c'est, je sais ce que c'est. Si on me le demande, je ne sais plus’ », déclare t-il tout de go. Aujourd'hui, s’esquissent les contours d’un continent dont on ne sait pas s’il est en construction ou en phase de décomposition avancé. Les pays européens partagent ainsi les mêmes problèmes et les mêmes thèmes : monnaie, chômage, modes et culture.

En ce sens, Magris a hâte de voir « l'Europe se transformer en Etat, voire en Etat fédéral, mais doté d'un véritable Parlement ». Et le plus tôt possible car le Vieux continent, à la différence des grandes civilisations orientales et américaines, entretient « une relation particulière entre l'individu et le tout, dans une société où l'accent est toujours mis sur l'individu, mais pas de façon sauvage ou anarchique ». De par son héritage culturel, historique, social et littéraire, l’Europe amène progressivement les gens sur le chemin de « un égoïsme progressif où le 'je' est lié à la communauté ».

Le syndrome de la Diète polonaise

Claudio Magris parle vite, sans s'arrêter. Tel un fleuve en crue. A l'image de son roman ‘Danube’, paru en 1986, dans lequel il décrit cette Europe « du milieu », sorte de journal sentimental écrit entre Vienne, Bratislava, Budapest et Belgrade. Magris est même allé jusqu’en Dacie romaine [un territoire bordé aujourd’hui par la Transylvanie et l’Olténie] afin de faire connaître à ses lecteurs l'Europe orientale, ses acteurs et ses histoires.

C'est d’ailleurs avec une grande lucidité que Magris dénonce les dangers et les obstacles du projet européen : « L'Europe a besoin d'une plus grande cohésion, au risque de ressembler à la Diète polonaise, où chaque noble a le droit de vote. Tant que l'Europe ne prendra pas les décisions fondamentales pour l'humanité, elle restera impuissante » car elle sera victime d’intérêts croisés. Selon Magris, il aurait mieux valu, dans un premier temps, limiter l'accord sur la Constitution à quelques Etats avant de passer à l'élargissement, «  évitant le risque d'un Empire romain sacré à l'autorité centrale très affaiblie ».

Le regard préoccupé, l’auteur italien grand spécialiste des PECO, aime réfléchir à la façon dont l'Europe de l'Est, dorénavant libérée de ses traditions et du communisme, s'invente une nouvelle identité, au risque parfois, « de devenir le 51ème état des Etats-Unis. » Avant d'ajouter que « cette attitude constitue aussi l’un des risques du projet européen ».

Travailler au café

Tandis que Magris termine son premier croissant, j'essaie d'orienter la conversation sur sa ville natale, tant aimée. « Je ne peux plus parler de Trieste ! », me répond-il. Le lien profond qui l'unit à la cité de l’Adriatique relève du stéréotype, voire du grotesque. Comme il le confesse lui-même : « un homme politique m'a même une fois demandé d'être assis à une table de café à l'occasion de la visite d'une importante délégation étrangère ! » Ceci est le risque de la société médiatique dans laquelle nous vivons, mais le goût de Magris pour l’intimité des villes de Trieste à Turin, comme décrite dans son livre ‘Micocosme’, est toujours présente. Et il semble décidé à continuer d'écrire à des tables de cafés. « Je ne peux pas travailler chez moi, je n'arrive pas à me concentrer. Au café, je suis seul, mais en compagnie. Je vis une sorte d'anonymat tout en étant entouré par les autres. Et cela me fait du bien car cela me permet de garder contact avec la réalité ».

Le contact avec autrui, avec la multiplicité des identités, Magris le retrouve aussi dans la traduction. « Dans mon manuel d'allemand de l'université, il était écrit ‘traduire est impossible mais nécessaire’ », me raconte-t-il en sirotant son café. « Un peu comme la vie ». Claudio Magris, qui donne aujourd’hui des cours de littérature germanique à l’université de Trieste, n'hésite pas à souligner l'importance du traducteur, le définissant comme « le co-auteur d'un texte ». En fait, il suffit de penser à la traduction italienne d’’Homère’ par Vincenzo Monti qui, rappelle-t-il « a réussi à influencer le langage littéraire ».

Si Magris parle autant de traduction, c'est parce que, tout au long de sa carrière, il a été soit traducteur de pièces de théâtre écrites par des auteurs allemands prestigieux– Goerg Büchner, Heinrich von Kleist, Arthur Schnitzler –, soit écrivain, traduit dans vingt cinq pays. Une double sensibilité à l’origine de son rapport essentiel avec ses traducteurs. « J'entretiens parfois une véritable correspondance : mon traducteur hollandais m'a un jour demandé : ‘Qu'entendez-vous par ‘incertitude du soir’ ?’ », raconte-t-il l'air amusé. «  Je lui ai répondu sur deux pages... ».