Culture

Claudia Contin, Arlequine errante

Article publié le 22 octobre 2006
Article publié le 22 octobre 2006
Actrice et réalisatrice italienne, Claudia Contin, 41 ans, perpétue à sa manière la tradition de la Commedia dell'Arte, inspirée par le Hamlet tragique de Shakespeare et les toiles crues du peintre Egon Schiele.

Dimanche matin : l'été indien lance ses derniers assauts de chaleur sur le Nord-est de l'Italie. Une région qui a longtemps incarné la vitalité économique de la péninsule et devenue désormais une véritable pépinière culturelle : l'acteur Marco Paolini, le cinéaste Carlo Mazzacurati, l'écrivain Claudio Magris ou le journaliste Paolo Rumiz en sont ainsi issus…. Aujourd’hui, c’est le festival de littérature 'Pordenonelegge', direct rival de celui de Mantoue, qui a pris ses quartiers dans la petite ville de Pordenone : pendant quelques jours les haut-parleurs vont résonner, crachant les mots de quelques uns des écrivains contemporains ayant pris part à l’évènement.

« Etre ou ne pas être», « manger ou vomir » : tel est le dialogue entre Arlequin et son alter-ego shakespearien Hamlet dans la tragicomédie ‘Arlequin et son double’, mise en scène par Claudia Contin et l’Ecole expérimentale de l'acteur. Le masque farceur d'Arlequin affronte ici son double Hamlet dans une discussion qui amène le public à réfléchir sur les grands thèmes de la modernité : comment faire face aux difficultés de ce monde ? A la manière d’Arlequin, le légendaire optimiste débonnaire ou d’Hamlet qui, au contraire, porte la souffrance du monde et le poids des guerres qu'il n'a jamais vécues sur ses épaules ?

Le voici cet Arlequin farceur qui vient à ma rencontre, derrière un ancien couvent niché dans la ruelle médiévale où nous avons rendez-vous pour déjeuner. C’est une femme à l'expression intense, aux yeux magnétiques, peu maquillée et vêtue simplement.

L'oeil clinique de l'anthropologue

Contin me salue, souriante mais avec un regard pénétrant. Voire scrutateur. Car l’actrice affirme être d’abord une anthropologue : « j'ai l'habitude d'analyser les gens. Mais alors que les anthropologues étudient en général les populations lointaines et exotiques, le fait d'avoir choisi la Commedia dell'Arte me permet de prendre du recul par rapport à la société dont je suis moi-même issue. Une société où l'on se préoccupe plus d'être vu que de regarder » explique-t-elle. Ainsi va d’Arlequin, un personnage destiné à entrer dans l'imaginaire collectif, à l’égard de qui « le jugement n’existe pas puisque ses défaut sont une qualité humaine ».

Claudia Contin me raconte qu'elle a toujours eu un parcours bien rempli. A 14 ans, elle se lance dans le théâtre. Après avoir suivi un cursus artistique, elle s'inscrit à la faculté d'architecture de Venise et joue sur scène, en même temps qu'elle suit en auditrice libre les cours dispensés à l’Académie des Beaux Arts. « Durant ces années je dormais trois heures par nuit : je trouvais donc le temps pour travailler, étudier et faire du théâtre », souligne t-elle devant son assiette fumante de tortellis à la ricotta.

Une Commedia dell'Arte mâtinée d’Egon Schiele

Comme tout artiste, Claudia Contin a rapidement trouvé son maître spirituel : Egon Schiele. C'est ainsi en s'inspirant du jeune peintre autrichien qui, « au début du XXème siècle, avait déjà dépeint des être anorexiques et torturés que nous connaissons aujourd’hui », que l'actrice a recréé sa propre Commedia dell'Arte.

« Je suis partie de l'iconographie antique pour reconstruire les masques des personnages puis j’ai réécrit les scènes de la Commedia pour parler de choses populaires, qui ne soient pas liée au théâtre traditionnel où prédomine souvent l'approche psychologique » Ainsi est né une véritable et très particulière « technique physique et vocale comme dans le théâtre dramatique ». Un jeu qui s'inspire des thématiques traitées par Schiele et où le masque a une caractéristique plus tragique et moins enfantine.

« Lorsque nous sommes en tournée à l'étranger, » explique Contin, « nous jouons plusieurs parties du spectacle en italien, voire en dialecte, à la demande du public. C'est Arlequin lui-même qui va ensuite distribuer aux spectateurs des traductions en anglais. Il va parfois s’exprimer dans cette langue et citer Shakespeare, Janis Joplin ou les Rolling Stones. Ce personnage passe du style dandy clinquant du XVIIème siècle à nos jours. ».

Un héritage européen

Le succès de la Commedia dell'Arte qui aujourd'hui encore est très populaire à l'étranger, surtout en Espagne, en France, au Danemark et au Japon était à son apogée sur le Vieux Continent au XVIIème siècle. A cette époque rappelle Contin, « on se comprenait beaucoup mieux entre étrangers. Tout le monde s'arrangeait et les gueux se débrouillaient avec trois ou quatre phrases qu'ils connaissaient dans les différentes langues ».

Si les Italiens ont plutôt tendance à minimiser, voire snobber l’héritage de ce théâtre burlesque, il continue à susciter un très vif intérêt à l'étranger et en plus il est parfois mis en pratique : « à l'école de Charleville en Belgique, où j'ai enseigné la classe était remplie à craquer de Sudafricains, de Chinois, d'Indiens... ».

Une popularité probablement due au fait, selon Contin, « qu’Arlequin est entré dans l'imaginaire collectif : c'est un archétype un peu universel, il y a un peu de lui en chacun de nous avec sa part d’ironie », répond t-elle, avant de poursuivre : « l'influence de la Commedia dell'Arte se fait encore sentir dans le théâtre et le cinéma contemporain. Chez Dario Fo, Charlie Chaplin ou Buster Keaton. Roberto Benigni, lui n'est pas un Arlequin, c'est un ‘arlequinesque’, il n'a pas besoin du masque. Le masque ne peut se constituer qu’à la condition de devenir indépendant de son acteur. Lorsque celui-ci meure, d'autres comédiens pourront à leur tour, l’endosser fidèlement ».

A l’instar de son personnage, Contin-Arlequine revendique de vivre au jour le jour : « tout est toujours tellement précaire. Comme j’ai eu la chance d'avoir commencé très tôt, je me suis ainsi habituée à cette fragilité... qui m'offre en contrepartie une grande liberté. Pour vivre et faire beaucoup de choses, je n’ai pas besoin de grand-chose. Mes horaires sont très variables : si j'avais un travail avec des horaires fixes de 8 heures à midi et de 2 heures à 6 heures, je deviendrais folle ».

Le travail fait aussi partie de sa relation avec son compagnon Ferruccio Merisi, qui écrit des pièces de théâtre en tandem avec elle. Contin n'a pas eu d'enfants, « parce qu’un enfant, » dit-elle en souriant, « doit aller dans une école fixe et doit avoir des certitudes. Mais mes élèves sont aussi mes enfants » s'exclame-t-elle souriante. Des rejetons d’un art du masque qui ne disparaîtra jamais.