Culture

Circus Bulgaria de Deyan Enev : l'amour des mots

Article publié le 25 juillet 2012
Article publié le 25 juillet 2012
Les cinquante nouvelles du recueil de l’écrivain bulgare Deyan Enev, dans la traduction anglaise de Kapka Kassabova, sont d’une telle richesse et truffées de tant de choses insolites qu’il est tentant d’en citer des pages entières verbatim. Il fait partie de ces rares livres dont chaque mot semble essentiel.

La tristesse, la beauté, l’étrangeté ? Difficile de dire laquelle des trois l’emporte à la lecture des nouvelles de Circus Bulgaria. Mais par dessus-tout le comique bienveillant – toujours plein d’empathie envers l’anomalie ou le personnage étrange – semble être un hommage à l’humour, perçu comme l’expression la plus intelligente de l’humanité.

Porte-parole des fantômes de Sofia

Né à Sofia en 1960, Deyan Enev a commencé à publier ses recueils de nouvelles juste au moment où le régime du dictateur communiste Todor Zhivkov commençait à s’effondrer. Sa biographie indique qu’il a travaillé comme peintre, infirmier, professeur et journaliste, et ces divers métiers lui ont permis de chaparder, tel une pie, des chroniques d’une Bulgarie à la fois figée et en mouvement. Avec la fin du communisme, les auteurs bulgares tels que Vladimir Zarev ont trouvé un nouveau public tout en découvrant de nouvelles possibilités à mesure que la Bulgarie rencontrait l’Ouest capitaliste. L’œuvre d’Enev a appliqué ces nouvelles focales modernes, post-années 1990,à la fois aux étranges fables du folklore bulgare et aux mythes urbains chuchotés sur une réalité communiste presque trop réelle. Produit de ces voix et époques différentes qui se répondent les unes aux autres, Circus Bulgaria incarne l’apogée de l’écriture d’Enev comme porte-parole des fantômes de Sofia.

Il est rare qu’un livre associe précision chirurgicale de ses métaphores et syntaxe qui articule les récits. Mais Enev semble peindre avec toutes les couleurs en même temps. Chaque ligne est aussi structurée que les nouvelles. Circus Bulgaria recrée tant d’aspects de tant d’univers différents qu’il forme vraiment un tout : rituels, mensonges, la stase de la perte, la texture de la campagne, la personnalité des maisons, les mythes des tours d’habitation, des omoplates « aussi délicates que des hippocampes », une peau « tendre comme celle du lait juste bouilli », la mélancolie des singes savants, la logique secrète des univers clos et empoisonnés de l’inceste.

Des histoires aux frontières de leurs mondes

Les mondes clos sont le terrain de prédilection de Circus Bulgaria : des scénarios incompréhensibles pour les outsiders, comme ceux des univers mafieux, ou les contes narrés par des silhouettes perdues rencontrées dans des forêts, et un monde dans lequel il est interdit de marcher par deux, dans lequel l’homme et la femme mariés ont peur de se toucher au lit, de peur d’être entendus. Quand le couple accepte stoïquement les abeilles qui s’emparent de son appartement et couvrent le corps de la femme au lit, il n’est pas absurde – dans ce monde-là – que la femme rassure le mari en disant « ne pose pas de questions ».

La plénitude des histoires d’Enev se fait jour à travers son profond respect des mots. La langue s’infiltre dans la nature, la nature devient texte.

Mais sont aussi omniprésents ceux qui tentent d’échapper à leurs mondes fermés ou de défier la logique de leur situation, comme Niki-Nikola, figure optimiste d’Icare dans les immeubles de Sofia, ou bien le petit garçon de quatre ans qui, le jour de son anniversaire, visite le point de vue mental de son père dans la cellule psychiatrique. Pendant ce temps, Zornista trouve et perd en même temps un monde où, n’étant plus si seule et forte d’un nouvel emploi, elle arrête de communiquer avec ses marionnettes solennelles qui parlent français. La plénitude des histoires d’Enev se fait jour à travers son profond respect des mots. La langue s’infiltre dans la nature, la nature devient texte. Les mots « se perchent sur leurs lignes comme des colibris » et les flocons de neige brillent « comme les points et tirets d’un nouveau code morse ». Une lune pleine « ne cesse de croître jusqu’à dépasser ses métaphores ». De la même façon, on a la sensation que les nouvelles elles-mêmes se dilatent jusqu’à devenir presque trop grandes pour le livre, et plusieurs personnages de Circus Bulgaria sont écrasés par le poids des histoires qu’ils doivent eux-mêmes raconter.

Peut-être la beauté irréelle de la langue de Circus Bulgaria dans la traduction anglaise vient-elle en partie du fait que la traductrice Kapka Kassabova est elle-même écrivain et poète de grand talent. Quoi qu’il en soit, ces cinquante nouvelles semblent jouer sur une large palette d’expériences humaines et un large spectre en termes de langue, avec une grande précision d’images et de tons. Circus Bulgaria est un don en soi, mais aussi une formidable introduction à la fiction bulgare contemporaine.

Photos : courtoisie de © Portobello Books Ltd; in-text Deyan Enev (cc) Justine Тoms/ wikimedia