Culture

Cinéma italien : Garibaldi et ses Mille revivent 150 ans après

Article publié le 24 mars 2011
Article publié le 24 mars 2011
N’avez-vous jamais essayé d’imaginer Garibaldi sous les traits de John Wayne ? Ou encore Mazzini avec le profil athlétique et longiligne de James Stewart ? Cela aurait pu être l’occasion d’une vie pour le cinéma italien, tout comme l’a fait Hollywood avec le western, et le cinéma nord-américain tout entier avec « La Naissance d’une nation ».
Mais le Risorgimento n'est resté dans la mémoire des cinéphiles italiens que comme une occasion manquée. Jusqu'à aujourd'hui ?

En raison d’imprévus historiques et de malentendus idéologiques, l’industrie du cinéma n’a jamais classé dans un « genre » précis un événement aussi mémorable que celui de la lutte pour l’unité nationale. Tous les sujets se prêtaient pourtant à cet égard : la frontière à découvrir, l’envahisseur à chasser, un « désert » à transformer en « jardin ».

L'Italie, « un pays privé de mémoire »

Le réalisateur napolitain Mario Martone a rouvert le débat avec la fresque chorale aux couleurs sombres de Noi credevamo, écrite à quatre mains avec Giancarlo De Cataldo, ex-magistrat et auteur de Romanzo criminale. Pour construire l'histoire des trois protagonistes dont on suit l'histoire personnelle derrière l'histoire de l'unité nationale, les deux réalisateurs se sont inspiré du roman Noi credevamo (1967) d’Anna Banti, ainsi que de nombreux témoignages qu'ils ont récoltés. Sur le manque de présence de cette histoire dans le présent italien, De Cataldo a identifié des responsables : « Un film ne naît pas pour fêter les 150 ans de l’Italie, mais il naît bien d’une réflexion qui incombait peut-être à la politique, mais que la politique ne s’est pas faite. Notre Risorgimento a été un grand défi et une grande aventure vu que nous vivons dans un pays privé de mémoire et où, surtout, ce moment historique est seulement raconté de manière édulcorée, comme secondaire. »

Un passé problématique, donc passionnant

Dans le film coexistent deux rhétoriques qui s’affrontent encore aujourd’hui, dans une dialectique entre patriotes et anti-italiens : « Le récit de l’existence d’un groupe de jeunes prêts à verser de leur sang pour leur cause ; la vision de l’Unité en tant qu’arnaque, une farce perpétrée dans le dos des Italiens qui adoraient les Autrichiens, les Bourbons, le Roi et le Pape. En ce qui me concerne, poursuit De Cataldo, Noi credavamo est notre vision de l’espérance qui peut seulement venir des jeunes ». De son côté, Martone a décrit son film comme « un voyage au cœur de l’histoire italienne du XIXe siècle, à la recherche des traces qu’une certaine représentation rhétorique de notre Risorgimento a fini par enfouir, nous privant ainsi d’une perspective sur notre passé de toute évidence problématique, mais justement pour cela beaucoup plus vivante et passionnante ».

Garibaldi, qui a-t-il derrière les noms de rue ?

Mais que reste-t-il de son esprit d'entreprise ?Une tension qui refait son apparition : le réalisateur turinois Davide Ferrario (parmi les auteurs les plus brillants de ces dernières années) a terminé depuis peu les prises de vue de Piazza Garibaldi, un documentaire qui refait l’itinéraire de l’épopée des Mille 150 ans après (mille patriotes ont rejoint Garibaldi le 8 mail 1860 dans sa lutte pour l'unité nationale, ndlr). Une manière d'aller vérifier s'il reste quelque chose du sens de l’entreprise de Garibaldi qui lui a valu des dizaines de milliers de routes et de places en Italie. Pour expliquer ce projet, Ferrario a cité le critique Alfonso Berardinelli : « Nous, les Italiens, "nous ne sommes pas comme on devrait l’être". Il y a comme un tourment dans notre identité, qui fait toujours que l’on ne se sent pas à notre place, que l’on se sent inférieur, mal à l’aise. Mais en même temps, nous sommes intimement convaincus d’être dans le pays où l’on vit le mieux au monde. C’est justement cette schizophrénie nationale que je voudrais mettre au centre du documentaire : une névrose qui n’est pas nouvelle, mais qui a accompagné toute l’histoire de l’Italie, à commencer par la manière dont elle a vu le jour ».

Le cinéma italien va-t-il enfin réussir à faire de l'Union un sujet porteur ? Paradoxal, car les metteurs en scène à avoir porté ce thème à l'écran sont déjà très nombreux. Si l’on épluche la filmographie du cinéma tricolore, on remarque que Filoteo Alberini, Arrigo Frusta, Mario Caserini et Luigi Maggi se sont démarqués au début du XXe siècle avec des thèmes tels que la prise de Rome, les Mille et les carbonari. Puis pendant la période du fascisme, la propagande a utilisé le Risorgimento pour cimenter la pacification nationale, qui a mis plus de temps à venir que prévu. Seul Alessandro Blasetti en a donné une représentation populaire, précurseur du néoréalisme, avec 1860. I Mille di Garibaldi. (1860. Les Mille de Garibaldi). Piccolo mondo antico (Petit monde antique) de Mario Soldati (1941) et Un garibaldino al convento (Un garibaldien au couvent) de Vittorio De Sica (1942) mariaient à l'inverse l'élégance formelle et l'ironie railleuse.

Le nouveau Gattopardo ?

Luchino Visconti, avec Senso (1954) et Il Gattopardo (Le Guépard) (1963) est parvenu à raviver la flamme, bien que filtrée à travers le mélodrame de Verdi et l'école décadente aristocratique. Le centenaire, Roberto Rossellini l’a fêté avec Viva l’Italia (1961). Un film aux accents didactiques qui feront le contrepoint du brigantaggio (phénomène de rébellion politique et sociale dans l’Italie du Sud, qui s’est manifesté après l’unification de la péninsule, ndt) représenté dans Il brigante di Tacca del Lupo (La Tanière des Brigands) de Pietro Germi. D'autres ont choisi la « contre-information » historico-politique des années 70, dès frères Taviani avec San Michele aveva un gallo (Saint Michel avait un coq, en 1972) et Allonsanfàn (1974) à Florestano Vancini avec Bronte : cronaca di un massacro che i libri di storia non hanno raccontato. Sans oublier les comédies de Luigi Magni qui se déroulent à l’époque de la Rome pontificale. Et ensuite, plus rien, quelques exploits mis à part - I viceré, de Roberto Faenza, 2007, d’après le roman de Federico De Roberto - et les sorties sporadiques de films européens tel le film français Le Hussard sur le toit de Jean-Paul Rappeneau en 1995.

La (ré)vision de l’Unité nationale passe-t-elle par Noi credevamo ? Le quotidien françaisLe Monde le définit déjà comme le nouveau Gattopardo. On espère que l’Europe se rappellera aussi des exploits des héros italiens.

Photo: ©noicredevamo.it