Culture

Chroniques indiennes : de Bollywood aux réfugiés tibétains

Article publié le 14 mars 2013
Article publié le 14 mars 2013
Quatre jours après avoir quitté le Népal, respiré des odeurs intenses et s’être laissé coiffé par les enfants du sub-continent indien voici le journal de bord de ce voyage de Kathmandu à Delhi, des paillettes de Bollywood à la simplicité des réfugiés au Tibet. Attention, chronique très Indé.

Après un atterrissage en douceur me voilà au Népal. Je sors rapidement de l’avion et cours dans les couloirs de l’aéroport de Katmandou. Fatiguée et chargée de bagages, je ne peux retenir mon rire. Je regarde autour de moi, et tout est splendide dans sa décadence. Arrivée au point de contrôle des passeports, je me présente, ravie comme un prisonnier qui est sur le point d’être libéré. Une simple porte coulissante me sépare de la liberté. On me confisque mon passeport en l’espace de quelques secondes, les douaniers me regardent avec un air impuissant et me disent « Madame, nous sommes désolés, mais vous devrez quitter le Népal d'ici quatre jours. »

Katmandou - New Delhi : 36 heures de route non-goudronnée et d’odeur de pieds. C’est la nuit et nous sommes arrêtés au milieu de nulle part depuis cinq heures. Nous devons attendre que le soleil s’élève haut dans le ciel de ce No Man’s Land, le village frontalier séparant le Népal de l’Inde.

Welcome to India

Dès que nous avons franchi la frontière, je comprends que ce monde de charmeurs de serpents, de danseuses du ventre et de sages ermites n’existe que dans les contes de fées. Je respire la fierté des Indiens, un peuple plongé dans les traditions, englouti par les grandes villes.

Nous sommes hébergés dans le camp des réfugiés tibétains à Delhi : un Tibet en miniature à la place des chaines de montage on trouve des chaînes de restaurants et d’auberges de jeunesse. Des photos du Dalaï-Lama sont partout, elles sont accompagnées de messages en hommage à celui qui s’est immolé pour protester contre les autorités chinoises. Depuis 2009, on compte 100 immolations contre la politique de Pékin. Le dernier geste de désespoir s’est produit le 13 février, à Katmandou.

Delhi

Je me retrouve entourée d’au moins une douzaine de personnes dans une pièce d’environ 20 mètres carrés. Elles me fixent. Les petites filles commencent à me coiffer les cheveux avec nonchalance. Elles raconteront peut-être à leurs camarades de classes qu’« une femme blanche est venue faire pipi chez nous ! » Delhi abrite les familles issues de la nouvelle classe moyenne indienne dont les enfants joufflus sont gâtés par leurs parents mais la capitale compte aussi plus de 50 000 enfants sans-abris. La majorité d’entre eux sont orphelins, maigres, ont les yeux brillants, et une voix stridente.

Bombay, le torse

Un nuage de pollution alourdit l’air de Bombay, une ville en construction et en expansion. Dans le train un compartiment est exclusivement réservé à la gente féminine. D’après une étude menée par Thomson Reuters, l’Inde serait « le quatrième pays le plus dangereux » au monde pour les femmes. Je ne vais certainement pas le nier.

Le Rajasthan

Au Rajasthan, je reste subjuguée devant les constructions spatiales de l’observatoire de Jaipur, conçues par le visionnaire Sawâî Jaï Singh II. Je passe mes journées à me perdre dans les ruelles, et les turbans, je goûte les nombreuses variétés de gâteaux et monte sur les toits de la « ville rose ». Jaipur est célèbre pour ses pierres précieuses, et j’ai justement eu la chance de connaître Shyam qui m’a amenée dans son univers - The Gems Galaxy – pour m’expliquer le processus d’extraction et de transformation des pierres. Nous partons pour Udaipur, surnommée la Venise de l’Est – tout comme Prague, Istanbul, et qui sait quelle autre ville. Les constructions arabes et les fabuleux édifices se reflètent sur les canaux de la ville qui sont à juste titre magnifiques. Udaipur a p symbole le cheval : le pouvoir. Le paysage rappelle les légendes du passé : les bazars, les maharajas, l’Inde dont je rêvais, un pays magique et voilé de mystère.

Je rencontre Viru, un artiste fou qui aspire plus de fumée que d’oxygène. Nous faisons un tour dans son atelier. Toujours avec un bidî à la main, il m’explique comment obtenir la couleur des pierres et des fleurs. Avec timidité et humilité elle nous amène dans son village, Kobita (qui signifie poésie en hindi), et nous présente sa très jolie femme au visage presque complètement caché par un voile.

Rencontres du troisième type

Deux énormes tambours et un tableau de Shiva décorent un temple au sommet d’une montagne. Un homme laisse brûler des fleurs séchées, l’encens, le bois et une noix de coco qui se transforment lentement en cendres. Il s’approchent de nous et nous bénit avec une pincée de pigment rouge pour ensuite entonner un chant « Here heaven », un pèlerin murmure avant de tomber sur une antithèse : enjamber une clôture sur le terrain et escalader un morceaux de roche à main nue pour rejoindre une grotte d’ermites. Ici se déroule le plus important pèlerinage hindouiste, de janvier à mars soit 55 jours consécutifs. Le Kumbh Mela a lieu tous les dix ans et attire environ 100 millions de pèlerins qui se purifient dans les eaux des fleuves du Gange et du Yamuna. La ville d’Allahabad a adopté d’importantes mesures de sécurité : 13,4% de la population indienne est musulmane. Nous avons discuté avec un groupe d’extrémistes devant une mosquée de la capitale, ils manifestaient contre le haï/aimé auteur des Versets Sataniques, Salman Rushdie. Cette même plume m’a accompagnée sur les routes accidentées du Cachemire. 

Il y a quelque chose qui unit cette armée multiculturelle et multi-religieuse de paysans et d’ingénieurs : les Indiens diront toujours du mal les uns sur les autres, mais personne ne réussira jamais à avilir l’Inde, leur pays, rempli de beauté et de traditions.

Photos : Une © wili_hybrid/flickr; Texte : camp de réfugiés © Santosh Thatal, manifs contre Salman Rushdie © Bibbi Abruzzini