Culture

Bulldozers contre blocs coco

Article publié le 2 avril 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 2 avril 2008
Démolition, dénoyautage ou réanimation tardive : les structures de bétons des dinosaures de l’Est doivent être réhabilitées. Le style communiste a-t-il un avenir architectural ?

Des noms toujours proches du peuple, des dimensions impressionnantes et des perspectives captivantes : les bâtiments institutionnels de l’Est se devaient d’afficher haut et fort le pouvoir du Bloc communiste. Un savant mélange de proximité et d’amour du peuple, de culture et d’encouragement à l’entraînement physique… Tous les éléments fondateurs de la culture collectiviste devaient transpirer des masses de béton. Issus d’un passé pas si lointain, comment ces structures seront-elles intégrées à l’Europe ?

A Berlin, le Palais de la République

Palais de la République à Berlin (Photo: Istvan/flickr)

23 avril 1976 : le Palais de la République ouvre ses portes à Berlin. C’est ici que seront célébrés divers événements sportifs ouverts au public. Ce Palais accueille aussi les Chambres du peuple sous son toit. Et sur la façade : une faucille et un marteau. Loisirs et politique, les démocraties capitalistes cherchent encore à obtenir cet alliage :« Le plus regrettable, c’est que les expositions culturelles étaient abordables, contrairement à aujourd’hui », se rappelle l’artiste Manuela Karmein, âgée de 61 ans. « Le Palais était un endroit que les gens aimaient particulièrement », poursuit-il.

Pourtant, le Bundestag a décidé de procéder au démantèlement du bâtiment de la RDA, bourré d’amiante. A la place, il serait question de reconstruire le château de la ville qui fut détruit lors de la seconde guerre mondiale, afin de « regagner l’Histoire », selon les mots du Président de l’Assemblée parlementaire, Wolfgang Thierse. Reste à savoir pourquoi l’Histoire de la Prusse à la primauté sur le passé communiste ! Manuela suppose que « l’Ouest souhaite effacer toutes les traces qui peuvent susciter un souvenir positif du communisme ». Dans le même sens, Nina Brodowski, activiste du Collectif pour le Palais dans Bündnis für den Palast (littéralement, Alliance pour le Palais) ne comprend pas pourquoi le potentiel de ce bâtiment n’a pas été exploité avec, en plus, l’occasion d’y célébrer le symbole d’une transformation pacifiste du communisme à la démocratie.

Le Palais du Peuple de Bucarest

Palais du peuple de Bucarest (Photo: Dan/flickr)

Pour y installer des espaces « profanes », près d’un cinquième de la superficie de la vieille ville de Bucarest a été réaménagé en 1977. Le déplacement forcé du centre ancien a conduit à la disparition pure et simple de mémoriaux d’une grande valeur, premières victimes des bulldozers. Elena Colan, professeur de lycée âgée de 65 ans, ironise : « Cet idiot de Ceausescu a au moins réussi ça ! ».

A l’époque, dans un curieux mélange d’inspiration néonazie et de détails kitsch et tape-à-l’œil, les façades monumentales et intimidantes se multiplient et le peuple, lui, doit économiser l’eau et l’électricité. « C’est sûr, pour beaucoup, ce Palais fait référence à une époque peu glorieuse », accorde Elena. Pourtant, seulement 30 % de ce bâtiment a été détruit ? Stere Lazar, ingénieur en électronique retraité, explique, plus pragmatique : « Le projet était coûteux ! Mais maintenant on utilise le reste du Palais, c’est bien. » Aujourd’hui, la Chambre des députés roumains et le Sénat y siègent.

Finalement, les habitants de Bucarest sont plus ou moins fiers de cette performance architecturale assez abominable. Sans parler de l’initiative de l’architecte Anka Petrescu qui se propose pour la reconstruction de la partie manquante !

Le Palais des Sports de Vilnius

Palais des Sports de Vilnius (Photo: Julija Ksivickaite)

Situé sur la rive droite du Néri, le Palais des Sports et de la Culture se trouve au cœur historique de la ville de Vilnius. Inscrite en 1994 au patrimoine mondial de l’Unesco, cette cité est imprégnée d’une culture baroque, gothique et influencée aussi par l’époque de la Renaissance. Une ambiance qui jure avec la façade en béton du bâtiment communiste colossal. Ce monstre de béton, sorti de terre en décembre 1971, a englouti pas moins de 7,5 millions de roubles, contre le million prévu par l’Union soviétique, pour construire 740 places assises.

Le constructeur a remporté, à l’époque, le prix national pour la modernité en Lituanie. Et bien que les habitants regardent aujourd’hui de travers ce paquebot gris, son empreinte historique est trop fraîche pour envisager de s’en débarrasser. Après la transformation politique et économique du pays, le Palais a été privatisé et il se dresse, vaillamment, face aux jets de protestations tel « la Bastille du communisme ». La question de sa protection comme monument historique s’est également posée. Mais les Lituaniens y tiennent-ils vraiment ?

Le Palais de la Culture à Varsovie

Palais de la Culture de Varsovie(Foto: tschaut/flickr)

Le 22 Juillet 1955 a été inauguré le Palais de la Culture et des Sciences Joseph Staline. Les concepteurs du projet ont du renoncer à la statue éponyme, décédé entretemps. Ils ont construits à la place des statues de Copernic et de travailleurs qui décorent aujourd’hui sa façade. L’architecte russe Lew Rudnjew a donné libre cours à son « style de pâtissier » pour ces pièces montées de béton dans l’Est de l’Europe, mais ses collègues polonais ont su mettre leur propre touche soviétique dans leur architecture nationale.

Le bâtiment de 231 mètres de haut et de 33 étages atteste de la puissance de l’occupant russe. Alors que l’emblème de Varsovie rappelle aux habitants âgés les temps de l’oppression, il apparaît comme un lieu « culte » pour les jeunes. Une destruction s’avèrerait trop onéreuse. Au contraire, ce sont des centres de loisirs et de consommation qui voient le jour dans la Palais de la Culture de Varsovie. Et la vie économique occidentale et capitaliste a de beaux jours devant elle.