Culture

Brancaccio : « Un trop plein de mafia »

Article publié le 16 mars 2009
Article publié le 16 mars 2009
Claudio Stassi et Giovanni Di Gregorio sont les auteurs de Brancaccio, une bande dessinée qui raconte la mafia au quotidien, du point de vue d’un petit garçon sicilien. Expatriés à Barcelone, ils ont vu la culture mafieuse grignoter leur île.

Pour trouver un endroit tranquille pour parler, nous avons dû parcourir la moitié du centre historique de Barcelone. Finalement, nous avons atterri dans un restaurant tranquille, le Romesco : cuisine traditionnelle, odeur de frite, mais l’ambiance familiale est bien là. Claudio Stassi, dessinateur et Giovanni Di Gregorio, scénariste, respectivement 31 et 34 ans, sont de retour du festival d’Angoulême (qui a eu lieu du 29 janvier au 1er février). Ils sont les auteurs de la bande dessinée Brancaccio, publiée en 2006 et traduite en français et espagnol, dans lequel ils décrivent l’enchevêtrement de petites histoires de la vie quotidienne. Nino, un enfant, incarne le fil conducteur d’une histoire imprégnée par la mafia, pas celle des gangsters où des tonnes de bombes, mais celle plus tenace, permanente, quotidienne. 

(Beccogiallo Editions, Casterman et Norma editions)

« Mon souhait, depuis l’époque où j’étais un Erasmus à Valence, était de vivre en Espagne»

Brancaccio a été écrit à quatre mains, mais seul un dessinateur sicilien pouvait restituer ces dialogues où tout se dit à travers les regards. Brancaccio est un quartier de Palerme où le prêtre Pino Puglisi a parlé, lutté et où il est finalement mort assassiné. Le même quartier où Claudio a vécu pendant 30 ans. « Faire cette BD a été le moyen de dire tout ce que nous pensions de notre quartier. Cela a été une manière d’expurger ce trop plein en nous », expliquent-ils. La banalité des histoires de Brancaccio rappelle celles du film Gomorra. Au hasard. « C’est sûrement la volonté de parler du quotidien, comme dans le film, précise Giovanni, mais Gomorra est sûrement plus violent. Notre volonté était de ne pas montrer de sang ou de revolver. On ne voulait pas y dessiner de cadavres. »

En Sicile, dure vie publique

Depuis 1993, il n’y a pas eu trop d’homicides en Sicile. « On dérive vers un pacte de fer politico-mafieux. Les mafieux ne soutiennent plus le politique mais entrent en politique. Et la politique devient mafia. » « Pour toute chose, tu dois avoir un saint au paradis, autrement n’importe quel acte de la vie publique est impossible, enchaîne Claudia, même prendre rendez-vous pour une visite à l’hôpital. Et comme l’attitude mafieuse prévaut, parce qu’il faut bien vivre, la mafia elle-même en sort renforcée. » « A Palerme, 80 % des magasins payent le « Pizzo » (une taxe imposée par la mafia), renchérit Giovanni, chaque fois que tu fais tes courses, en réalité, tu renforces la mafia… »

Giovanni et Claudio n’ont pas la mafia pour unique ou principale source d’inspiration. Ils tiennent à le préciser. Même si Claudio a aussi dessiné Per questo mi chiamo Giovanni (Fabbri 2004) tiré du livre de Luigi Garlando, dans lequel un père explique à son fils qui était Giovanni Falcone (juge spécialisé antimafia). « Actuellement, je me concentre sur la série John Doe, suivant les instructions du scénariste ! », blague-t-il. « Moi, je tire mon inspiration de tout », rétorque Giovanni qui travaille aussi dans l’équipe Bonelli pour des titres comme Dylan Dog et Dampyr

La BD, ça marche super bien

(Brancaccio)Curieux métier que le leur. Claudio y est rentré progressivement il y a fort longtemps, avec une maîtrise option « Beaux-arts » obtenue à l’université de Palerme. Giovanni, lui, a fait quelques détours et s’y met après avoir étudié la coopération et validé… un doctorat de chimie ! « En 1929, la BD marchait très bien », estime Claudio quand on lui demande son avis sur la popularité des BD en Europe. « Le problème, c’est que les nouvelles BD coûtent trop cher pour 50 pages de rigolade. En France, la BD est une forme d’art, estime Giovanni. Le scénariste est reconnu au même titre qu’un écrivain. La BD a les mêmes lettres de noblesse que le livre. Dans un programme d’orientation professionnelle pour jeunes que j’ai vu à la télé, ils proposaient comme options : médecin, avocat, journaliste, créateur de BD… En Italie, elle est envisagée comme purement distrayante, avec une grande obsession pour la lisibilité et peu de critique sérieuse ; tandis qu’en Espagne on assiste actuellement à une renaissance, même si le marché est étroit. »

Giovanni a quitté Palerme il y a des années : « Barcelone concilie le meilleur du Nord et du Sud de l’Italie, il y a du travail, bureaucratie et hôpitaux fonctionnent, mais la ville est à taille humaine, l’alimentation est voisine de la nôtre, et il y a de la chaleur humaine… Ceci bien sûr surtout grâce aux immigrés ! » Claudio est entrain de s’y expatrier, lâchant son poste de prof à l’Ecole de BD palermitaine : « Mon souhait, depuis l’époque où j’étais un Erasmus à Valence, était de vivre en Espagne. Je fous le camp parce que je ne peux pas supporter que la Sicile se fasse traiter ainsi, devenant le joujou de Berlusconi. Tu aimerais toi qu’aux dernières élections au poste de gouverneur, entre un quasi condamné pour activités mafieuses et un des symboles de la lutte contre la mafia (Raffaele Lombardo et Rita Borsellino, ndlr), ce soit le premier qui l’emporte avec 60 % des voix ? » Émigrer ne se fait jamais sans douleur…