Culture

Berlusconi et les femmes : une tragi-comédie à l’italienne

Article publié le 17 septembre 2009
Article publié le 17 septembre 2009
Que pensent les Italiens du comportement et des propos de leur chef d’Etat ? Sexisme, cliché de l’homme grillé aux UV et de la femme pur objet sexuel… C’est simple, certains désespèrent et en appellent à la révolution ! Réactions croisées d’une jeune femme et d’un jeune homme, tous deux italiens.

Alessandro Zoppo : « Ce n’est pas l’image qu’on est en droit d’attendre d’un homme public responsable »

Depuis plusieurs mois qu’il enquête sur les agissements et les dérapages immoraux du président du Conseil de la République italienne, le quotidien britannique The Guardian en est arrivé à cette conclusion lucide : « Si un concours était aujourd’hui organisé afin de désigner l’homme politique le plus sexiste d’Europe, Silvio Berlusconi décrocherait à coup sûr la timbale. » Beaucoup plus soucieux de sa santé mentale, le Times, de son côté, recommande au chef du gouvernement italien de solliciter dans les plus brefs délais son admission au sein d’une clinique spécialisée dans le traitement des patients souffrant d’addiction sexuelle. Désormais, pour un grand nombre d’Italiens (et avant tout d’Italiennes !) la chose est entendue. Mais, en aucun cas, leur exaspération ne saurait se réduire à un simple problème de pudibonderie mal placée. 

Berlusconi visite les Abruzzes après le tremblement de terre.Il y a eu, tout d’abord, l’enquête menée autour de la présumée ronde incessante d’escortes et autres call girls organisée par l’entrepreneur Gian-Paolo Tarantini. Certes, on ne devrait pas éprouver constamment le besoin de fouiner dans la vie privée des gens. Pourtant, dans le cas présent, le comportement du principal intéressé tend à prendre les allures d’une véritable affaire d’Etat. Par ses excès d’arrogance et de vulgarité, son attitude commence lentement mais sûrement à irriter l’opinion. Plastronnant dans sa dégaine de macho insolent rissolé aux UV, il ne perd jamais une bonne occasion de pérorer en prédateur irrésistible. Véritable matamore en terrain conquis régnant à la manière d’un tyran au-dessus des lois, son omniprésence pleine d’esbroufe le rend trop souvent semblable à un coq lâché parmi les poules. Or, ce n’est pas à proprement parlé l’image qu’on est en droit d’attendre d’un homme public responsable. Que sa vie privée offre plus de transparence et de sobriété, c’est le moins qu’on puisse exiger. Il paraît urgent que ses préoccupations cessent d’être exclusivement tournées vers son seul objet de prédilection. A savoir : les femmes !

« Si un concours était aujourd’hui organisé afin de désigner l’homme politique le plus sexiste d’Europe, Silvio Berlusconi décrocherait la timbale »

Malheureusement, tout porte à croire que « Sua Emittenza » ne représente pas une sorte d’isolat éthologique égaré dans le paysage social italien. Faute de figurer comme une exception dans son genre, il en incarnerait même plutôt le plus achevé des archétypes. Celui de l’arriviste, fourbe et lèche-cul qui, du Nord à l’extrême pointe de la botte fait figure de modèle dominant autant que corrompu. Personnifiant à merveille l’un de ces rufians « musculeux », il sait, quand les impératifs de la popularité l’exigent, se pavaner devant les caméras sous son profil le plus avantageux : un coup smart, un coup pédezouille ! Il est surprenant de constater au passage qu’une telle description ressemble en tout point au portrait robot de l’Italien moyen, lobotomisé par les insipides programmes de la télé commerciale, sacrifié telle une victime consentante sur l’autel aliénant de modes aussi futiles qu’éphémères.

Quand, dans l’espoir d’entendre enfin énoncée une explication acceptable au sujet de l’intérêt rapproché, à la limite du harcèlement, que le Cavaliere porte aux femmes, on sonde ses partisans, ces derniers se contentent de mettre en avant le seul souci de maintenir une bonne parité entre les sexes qui, selon eux, anime leur idole. Sauf que dans ce casting taillé sur mesure, les femmes se retrouvent toujours traitées comme de simples « objets » de luxure, tout juste bons à être servies au festin du Prince !

http://www.gavavenezia.it/Derrière les frasques et les dérives langagières du locataire du Palazzo Chigi (le siège romain de la Présidence du Conseil), ses électeurs et ceux qui soutiennent son parti prétendent pourtant ne déceler aucune malice. Ils semblent penser tout haut : qui n’a jamais, ne serait-ce au moins une fois, trompé sa chère épouse ? Au fond, quel mal peut-il y avoir puisqu’à la fin le mari rentre toujours au bercail ? D’une telle fougue, ne faudrait-il pas plutôt se réjouir ? Car, entre nous soit dit : plus on enfonce le clou et plus le prestige du mâle italien en ressort grandi ! Quand tant d’hommes dans toute la Péninsule aspirent à lui ressembler, ce n’est que pain béni… D’autant plus que dans le même temps, tromperies, veuleries et mensonges n’interdisent nullement, quand il le faut, d’exalter sans vergogne les vertus de la famille, de la patrie et de la sécurité. Histoire, au passage, de permettre à celui qui se glorifie de ses galantes conquêtes de pouvoir dénoncer comme putains les femmes qui s’aviseraient de suivre son exemple. Au croisement de toutes les résolutions, 2009 sera l’année de la Révolution (culturelle) ou de la décrépitude !

Alessandro a 29 ans. Il vit à Rome et travaille comme journaliste free lance.

Giulia Camin : « C’est la décadence de la Nation toute entière qui est mise en scène »

Le comportement si ouvertement sexiste de Berlusconi, n’offre-t-il donc pas une raison suffisante pour s’intéresser à sa vie privée ? Je pense que si. D’autant plus que, « sous son règne », l’entrée dans la carrière politique est loin de s’obtenir par le seul mérite. Visiblement, la réussite pour percer, emprunte souvent des voies nettement moins officielles. On peut l’atteindre de différentes manières. Soit en arpentant les coulisses de la télé, soit en patientant gentiment assise sur les divans rembourrés de la Villa Certosi, quand ce n’est pas, tout simplement, en s’allongeant, à condition toutefois de se glisser dans les bons draps, autrement dit ceux d’une personnalité influente.

Ainsi, puisque le chef du gouvernement se fait l’avocat des valeurs traditionnelles symbolisées par la foi et la famille, il est légitime en retour de considérer que les errements de sa conduite licencieuse soulèvent un problème de nature morale et qu’en toute logique, celle-ci est suffisamment digne d’intérêt pour se laisser soumettre à un débat d’intérêt public de la plus haute importance. A travers les gesticulations inconvenantes de celui qui préside à sa destinée, c’est la décadence de la Nation toute entière qui est alors mise en scène.

«Après des dizaines d’années de lutte, les voilà réduites à n’être plus représentées que par unun ramassis dévergondé »

Bien sûr, on pourra toujours objecter que depuis la plus haute antiquité, on a coutume, en Italie, de faire par-devant de beaux discours et tout le contraire… par derrière. Mais si, à domicile, autant de duplicité ne provoque assurément pas de grands remous, il en va tout autrement au-delà des frontières où notre réputation continue de se flétrir un peu plus chaque jour. Dernièrement, le Daily Telegraph en est venu à accuser tous les Italiens dans leur ensemble d’être porteurs du même syndrome de dépendance sexuelle que leur dirigeant. Il leur a été reproché de traîner derrière eux comme un boulet l’image stéréotypée de Casanovas incorrigibles ou, pire encore, celle plus lubrique de Satyres incontinents toujours prêts à se jeter sur la première nymphette venue. Quant aux femmes, comment pourraient-elles défendre leur honneur quand la télévision les rabaisse au rang de créatures lascives et impudiques ?

Après des dizaines d’années de lutte et un droit de vote obtenu il y a à peine soixante ans, les voilà réduites à n’être plus représentées (selon l’expression imagée de Veronica Lario) que par un « un ramassis dévergondé de femelles glaciales » qui en arrive parfois à dicter sa loi et pas seulement dans le sens strictement métaphorique du terme. La soif de sexe est donc bel et bien un phénomène dangereux qui ne concerne pas que Berlusconi. Chaque fois qu’une femme est exposée comme une pièce de gibier sur un étal médiatique, il est important de mesurer à quel point cela constitue à un degré plus ou moins grave, la manifestation d’un acte de pur racisme sexiste. Les fanfaronnades continuelles du chef du gouvernement sont loin d’être d’innocentes bluettes. Avec le temps, elles risquent même de s’imposer aux générations futures comme un modèle à imiter. Toutefois, si la liste de ses extravagances est loin de connaître ses limites, notre patience à son égard pourrait bien avoir d’ici là atteint les siennes. « Italia 2009 : anno della decadenza o di una rivoluzione culturale ? Ribelliamoci » : décadence ou révolution culturelle ? Révoltons-nous !

Giulia a 30 ans. Elle a étudié l’histoire de l’art et vit actuellement à Berlin.