Culture

Berlin : l’esthétique de la pauvreté

Article publié le 5 juillet 2010
Article publié le 5 juillet 2010
L’argent et la crise ne figurent pas sur le calendrier des Berlinois, qui ont le loisir de se concentrer sur d’autres choses, telles que l’art. « Etre pauvre ce n’est pas génial, mais ce n’est pas grave », peut-on entendre dans la rue. Pour un Bulgare, une ville comme Berlin est riche de promesses, alors que chez lui, dans le pays le plus pauvre de l’UE, être sans un sou ne sera jamais un atout.
Plongeon avec « les Berlinois d’adoption ».

Dans la culture allemande, on ne base pas les relations humaines sur l’argent. La monnaie courante, ici, c’est l’indépendance d’esprit. A l’occasion du Theatertreffen Festival, Uwe Gössel rassemble des jeunes professionnels du théâtre en provenance de plus de 25 pays. Aux Uferstudios, une ancienne usine sur l’Uferstrasse, dans l’ouest berlinois, il souligne l’atmosphère particulièrement informelle de la ville. « C’est difficile de trouver un vrai Berlinois, qui est né ici, dit-il, lui-même étranger. La ville accueille des gens en quête de vérité, en quête d’eux-mêmes peut-être. Il y en a de toutes sortes – marginaux, artistes, homosexuels, étudiants, écrivains ou musiciens. Il y a de la place pour tout le monde. Ce qui compte c’est de trouver la communauté dans laquelle tu te sens le mieux et tu trouveras tout ce dont tu as besoin pour exploiter tes idées. Comme un sésame. » En général, les nouveaux venus à Berlin perdent contact avec leur pays d’origine et se muent en voyageurs un peu particuliers. En cela, « Berlin est une ville d’espoir », résume Uwe.

Posséder moins pour créer plus

Pour autant, tout le monde ici n’est pas couronné de succès et certains finissent par quitter la ville. Ce n'est pas le cas d'Emil Doesn’t Drive, dont le parcours incarne bien le « Berlin way ». Il y a presque sept ans, le DJ quitte sa Bulgarie natale pour Berlin « et la musique ». Nous nous rencontrons sur son lieu de travail : un café, en face de l’Alexanderplatz, où il est barman. De grandes fenêtres confèrent une ambiance d’aquarium à l’endroit : « Ça donne sur la "tour télé"mais on est protégé de la pagaille qui y règne » indique-t-il. On peut le dire : Emil Angelov est un DJ prospère. Il rejette les étiquettes, qu’elles ornent ses vêtements ou ses opinions. « Moins tu possèdes de choses, plus tu es normal et naturel » affirme-t-il, engoncé dans son confortable fauteuil en demi lune tout droit sorti des années 1980. En fond, résonnent des vieux tubes de disco.

Un bon exemple de l'esthétique berlinoise, basée sur un savant et ironique recyclage du passé socialisteEmil évolue dans les sphères du Berlin underground, celles que l’on retrouve dans les quartiers Kreuzberg et Neukölln : « Quand je suis arrivé ici, je vivais dans un des quartiers les plus pauvres, il y avait une formidable diversité, explique-t-il. Après quelques années, je me suis senti chez moi : je m’habille à l’arrache, je ne réfléchis pas vraiment à quoi je ressemble. » A l’instar d’Emil, les habitants de ces quartiers vivent dans un monde sans télévision, ils vont de soirée en soirée, de club en club et visitent exposition sur exposition. Peu importe ce qui se passe autour d’eux, ils font de l’art, des études et ils cultivent leur liberté. La plupart ont choisi de ne pas travailler. « Je ne pense pas à l’argent, assure Emil. Les gens ici vivent des aides de l’état, mais ce n’est pas à cause de la crise ou parce qu’ils ne trouvent pas de travail ». Sa théorie ? Les artistes vivent en marge de la société parce que c’est un gage de créativité.

Anti-matérialisme

"Je sais vraiment ce que la vraie pauvreté veut dire", assure l'écrivain« La première chose qu’on te demande à Berlin, c’est quelles sont tes idées et pas combien d’argent tu as », explique Martin Jankowski, assis au Café Wohnzimmer, près de Prenzlauer Berg (quartier est-berlinois). Il sait qu’il gagne moins qu’un Allemand moyen résidant en Bavière, mais ça ne le dérange pas. Cet écrivain d’Allemagne de l’Est, qui a vécu à Berlin pendant les quinze dernières années, s’en sort bien. « Le coût de la vie est bas (1000€/mois) mais le moral, lui, est au plus haut », ajoute-t-il. Jankowski a participé aux « Manifestations du Lundi » qui ont conduit à la chute du Mur de Berlin. Vingt ans après, il explique que les Berlinois ne se préoccupent pas de la crise parce qu’ils sont habitués à la transition économique, qui dure depuis la chute du Mur. Sous le régime communiste, Martin était un auteur-compositeur. Une manière prudente d’exprimer sa désapprobation du régime. « Je sais ce que la vraie pauvreté veut dire», avance-t-il. Et de conclure sur la particularité de la capitale allemande : « J’ai beaucoup voyagé au sein du bloc communiste. Et tu ne peux pas vivre de manière excentrique à Munich par exemple. Les gens te jugeraient. »

Une tolérance réhabilitée

Entre Munich et Berlin, l'actrice autrichienne a choisi la toléranceQuand Eva Gaigg a quitté Munich, elle ressentait comme une tension sociale. C’est exactement ce qui rend Berlin si différent du reste de l’Allemagne, et c’est la raison pour laquelle l’actrice s’y est installée. « Les Berlinois sont tolérants, dit-elle au milieu de sa pause, à deux pas du théâtre dans lequel elle répète. Ils ne se préoccupent pas trop des apparences ». C’est quelque chose qu’on remarque dans la « mode nonchalante » berlinoise, dont la tendance au recyclage de biens usagés est très populaire. Pour preuve, les cafés sont décorés à l’aide de vieux meubles, de vieux posters ou de nappes en dentelle.

« Berlin pauvre, mais Berlin sexy »

« Imaginez Berlin comme une œuvre picturale dans laquelle chaque couleur dépend d’une autre.Çapourrait sembler trop coloré mais toutes les nuances s’intègrent dans un parfait agencement »

La pauvreté fait partie intégrante de cette ville, mais c’est aussi une question de comparaison. Berlin est une ville riche par rapport à la capitale bulgare, Sofia, qui a vu grandir le peintre bulgaro-allemand Mario Gerhard Lischewsky. « Imaginez Berlin comme une œuvre picturale dans laquelle chaque couleur est dépendante d’une autre. Tout ça pourrait sembler trop coloré mais toutes les nuances s’intègrent l’une à l’autre dans un parfait agencement » lance-t-il, assis au Café Tasso, un joli coin près de la Frankfurter Allee. La partie Est de la ville, avec ses gigantesques bâtiments usés par les années, constitue un bon aperçu du passé. Mario confirme aussi que les Berlinois se sentent davantage concernés par leur richesse intérieure et spirituelle que par leur porte-monnaie. C’est ainsi que la définition du « Berlin pauvre, mais Berlin sexy», inventée par le maire en personne, est devenu petit à petit le slogan de la ville. Au fond, la capitale allemande semble façonnée par le bon goût de ses habitants, qui savent tirer parti de l’expérience de leur pauvreté.

Un grand merci à Rozalina Laskova, Vera TrajanovaetSergio Marx de l'équipe de cafebabel.com à Berlin

Photos : Une : ©Camelia Ivanova; Emil Angelov : ©myspace.com/emlilime; Le squat de Tacheles : ©Camelia Ivanova; Martin Jankowski en  2008 : ©AndreKarwathAka; Eva Gaigg par ©Mike Gaigg/ evagaigg.com