Culture

Ascanio Celestini, conteur et acteur : « Plus besoin de relations humaines »

Article publié le 25 octobre 2011
Article publié le 25 octobre 2011
Il est le porte-parole du théâtre italien du moment, le critique en ligne de mire du pouvoir, l’anthropologue qui mieux que quiconque met en scène les maux de notre époque. Ascanio Celestini, en tournée en ce moment en Italie avec Pour la patrie, un spectacle dédié aux 150 ans de l’unité italienne, est aussi célèbre en France.
Nous l’avons rencontré à Paris à l’occasion d’un long brunch, en juin dernier. Et le souvenir n’en a pas perdu de ses couleurs.

Il vous regarde et il vous parle comme le ferait un cousin plus âgé. Un de ces cousins nés dans les années 70, qui ont vécu les même changements stressants que nous mais de manière moins soudaine, et ont réussi à conserver la sagesse et la lenteur nécessaires pour comprendre le monde. C’est un livre ouvert, rempli d’opérations mathématiques mélangées à des mots, aussi bien au théâtre que dans ce fauteuil de l’hôtel depuis lequel il me parle, à Montmartre. Ascanio Celestini utilise des images simples pour soulever un mécanisme, multiplie et divise pour arriver à un résultat plus simple encore. « Parce que cette réalité là se comprend bien plus facilement à travers nos voisins que grâce à Proust ou Dostoïevski » Il vit à Morena, banlieue de Rome, dans une maison en face de laquelle il est né il y a 39 ans. Il a épousé la nièce d’un ami de son grand-père et a interprété le mariage sur scène durant un atelier avec des personnes âgées. « Nous devions répéter une scène dans laquelle deux personnes se marient, et alors j’ai décidé de le faire pour de vrai. » Dans sa biographie, il ne liste pas ses études universitaires ou sa formation théâtrale, mais présente plutôt les professions de ses parents, de ses grands-parents et de ses proches « pour essayer de rassembler les morceaux de ma formation humaine. »

Révolution linguistique

Toujours vêtu de noir, il s’est laissé pousser un long bouc de 20 centimètres qui assombrit encore plus son allure. Cynique, il parle sur scène de personnes qui ne réussissent pas à communiquer, de gens qui marchent à la file indienne, de discriminations, de politiciens corrompus et intrépides, de fous heureux qui finissent désespérés de vivre dans un hôpital psychiatrique.

« Moi, je dénonce la violence verbale parce qu’historiquement elle a toujours précédé la violence physique. »

Au théâtre des Abbesses à Paris en juin dernier, il a affiché complet deux soirs de suite. Parmi ses spectacles, La file indienne est peut-être le plus violent, celui dans lequel le conteur use de cette même violence verbale qui caractérise notre époque : en politique, au travail, à l’école, dans la rue. « Il se passe en ce moment un dédouanement de l’indicible, explique-t-il, une révolution linguistique intéressante au théâtre, mais qui ne devrait pas toucher la politique. » Aux absurdités du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, trop facile à citer, s’ajoute la violence des médias. « Comme lorsqu’ils avaient titré que le chef des évêques italiens avait dit que les homosexuels étaient des pédophiles. Mais il avait mis en rapport ces deux concepts de manière dangereuse, en affirmant que si nous acceptions pleinement l’homosexualité, on finirait par accepter la pédophilie. Moi je dénonce la violence verbale pour un simple motif, parce qu’historiquement elle a toujours précédé la violence physique. Comme au Rwanda, quand les Hutu appelaient les Tutsi « les cafards » et ensuite les ont exterminés. »

Une histoire dans une autre : le théâtre est mathématique

Avec un style de conteur, un riche usage de l’anaphore et de la poétique concentrique (une histoire toujours à l’intérieure d’une autre), accompagné d’une guitare électrique, Celestini raconte des histoires d’enfants qui à l’école se détestent et sont mis à l’écart par la maîtresse, d’un homme très seul et vide, qui a un sosie mais n’arrive pas à former une seule et même personne avec ce dernier, d’un président corrompu qui se moque ouvertement de son peuple, d’un entrepreneur dans la merde... Il s’accompagne, lors de ses tournées dans les pays francophones, d’un acteur blond et joufflu, lui aussi affublé d’un long bouc, le belge Patrick Rebu. Sa mise en scène est autrement spectaculaire « Ascanio donne beaucoup sur scène, il transmet une énergie très forte, que moi qui me tient à côté de lui, j’essaye de transmettre au public. » Pourquoi les Français l’adorent-ils ? « Simplement parce que dans ses œuvres on trouve une parole politique précise et limpide, qui n’existe pas dans le théâtre du nord de l’Europe. »

Plutôt que comme « conteur », Celestini préfère se définir comme « raconteur d’histoire ». Il fait des recherches anthropologiques dans les prisons, les écoles, les hôpitaux et les centres psychiatriques. Un chef d’œuvre : le film La Pecora Nera dans lequel il interprète le rôle de Nicola, où la frontière entre normalité et folie est pratiquement inexistante, mais qui condamne de manière impitoyable la « société du supermarché ». Dans la dernière scène, errant dans les rayons, Nicola avale et vomi tout ce qu’il trouve.

« On se conduit en ville comme un client»

« Avant, le village où j’habite, Morena, était considéré comme un faubourg de Rome. Aujourd’hui c’est une « périphérie ».Les périphéries sont devenues les sièges des centres commerciaux, alors qu’à une époque elles se suffisaient à elles-mêmes, il n’y avait pas besoin de se rendre à Rome pour le travail. La mutation anthropologique les a transformées en banlieues-dortoirs. Ainsi le prolétariat a été absorbé par la culture bourgeoise et la ville elle aussi s’est « embourgeoisée » à sa manière. » Résultat ? « On se conduit en ville comme un client, on n’y va plus pour rencontrer des gens, mais pour acheter. On ne se rend plus au bar pour discuter avec le barman, il n’y a plus de lieux où l’on peut raconter, nous n’avons plus besoin de relations humaines. »

Dans le sombre pessimisme de Celestini brillent pourtant deux yeux clairs et comiques, qui traduisent un bonheur de fond, le privilège de rencontrer et d’échanger des paroles avec des tas de personnes, d’une façon passionnée et généreuse, avec autant de rires et de jeux d’esprits. C’est pour cela qu’il vit encore à Morena, et qu’il tâche de ne pas séparer son travail de la vie, peut-être par peur de perdre des relations plus solides et plus rares. C’est la leçon la plus importante qu’il réussit à donner. Et pour cette raison, allez le retrouver en coulisses.

Toutes photos: © courtoisie d'Ascanio Celestini