Culture

Art extrême : quelle éthique ?

Article publié le 15 février 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 15 février 2008
Ils fascinent et choquent aussi parfois. Les plasticiens peuvent-ils tout montrer ? La question fait débat.

La bulle de savon soyeuse et brillante de l’artiste mexicaine Teresa Margolles, exposée au musée d’art moderne de Francfort en 2004 avant qu'elle n’explose au nez des visiteurs, cette bulle n’était pas un rond de savon ordinaire. L’eau dont elle était constituée provenait d’une morgue, plus précisément, de la douche dans laquelle les cadavres sont lavés… Dans la pièce humide, les connaisseurs haussent les sourcils, les critiques murmurent. Drôle d'éthique... Cette performance de haute voltige, entre l'art et le morbide, se heurte à un des derniers tabous en art : la mort. On frissonne d'écoeurement et de fascination.

(Photo: ©Sebastiano Pitruzzello/flickr))

En octobre 2007, le visionnaire Guillermo Varga, originaire du Costa-Rica, a laissé s’affamer un chien décharné dans une galerie d’art. S'il était mort dans la rue, personne n’y aurait prêté attention. Le chien est aujourd’hui d'autant plus vivant qu'il est présent dans les esprits, selon l'artiste. Bien-sûr, les défenseurs des animaux sont immédiatement montés au créneau.

Transgresser les tabous : le propre de l'art ?

Pisse, pixel, masturbation : l’art du 20e siècle et des années 2000 a manipulé le sang et touché la mort du doigt. L'art moderne flirte avec l'anatomie, la pornographie, les pathologies. En son nom, les limites morales sont souvent transgressées. Parallèlement, les médias permettent et créent de nouvelles formes d’art. L’aliénation est la formule magique : car ce qui rend les choses encore plus compliquées, c’est que l’art peut se cacher dans des idées toutes simples. Il n'est plus contraint par le diktat de la forme.

Transgresser les règles de l'éthique et les tabous n'a-t-il pas toujours été le propre de l’art ? Pour Carole Talon-Hugon, prof de philosophie de l’art à l’Université de Nice et auteur de Goût et dégoût : l’art peut-il tout montrer ? dément cette affirmation : « Que l’art se soit toujours opposé est quand même une idée reçue qui relève pas de l’analyse. Il s’est d’abord opposé à des techniques picturales et aux codes de la représentation. Mais de manière massive, la transgression des codes moraux est une affaire du vingtième siècle. »

HermannNitsch, Günter Brus et Otto Muehl, les activistes viennois, avaient déjà fait illusion dans les années 60 : lors de l’événement « Saleté de l’université » en 1968, ils avaient choqué le public avec toutes sortes de liquides corporels, excréments et scènes de violence visuelle. Le requin conservé dans de formol par l’anglais Damien Hirst en 1991, ne suscite aujourd’hui que des bâillements. De nos jours, on propose au public des humains plastinés et exposés, des enfants qui naissent en direct des galeries au nom de l’art, ou encore des vaches mortes lancées d’un hélicoptère. L’art doit s’exiler pour découvrir d’autres rivages : faire voler ses limites en éclat et explorer toujours plus loin, au delà de soi-même.

Art et éthique : le déchirement

« Ce que je trouve particulièrement intéressant, c’est la réaction des artistes, à propos des critiques adressées au nom de l’éthique, continue Talon-Hugon, certains argumentent avec des formules de politesses toutes faites sur la perte de limite et de tension dans l’art, tandis que d’autres admettent de comprendre : 'Ce que je fais ici est beaucoup plus moral que vous ne l’imaginez'. » Dans ce sens, le nouveau mouvement du 'bio art' consiste à prélever des cellules afin de les multiplier et de créer, par exemple, des steaks que les artistes pourront ensuite manger. L’artiste brésilien Eduardo Kac a injecté une cellule de caniche sur une méduse. Résultat : l’animal qui est né en France, est tout vert. L’artiste a ainsi voulu montrer « que nous devons apprendre à vivre ensemble, enchaîne Talon-Hugon. c’est ce que j’appelle la réponse par la surmorale, c'est-à-dire se défendre de l’accusation d’immoralité par une sorte de surenchère de la moralité »

Le sens de l’art réside aujourd’hui dans la surenchère, vers toujours plus de radicalité. Une des contraintes de la création est de dépasser les limites. « Aujourd'hui au contraire l’art a conquis un empire, s’est extra-territorialisé à une sorte de puissance et une autonomie qu'il n’avait jamais eu avant, la possibilité d’avoir toutes les possibilités ! », conclut Talon-Hugon. Joseph Beuys, un des tous premiers artistes à avoir utilisé la graisse comme matière première, soutient la théorie selon laquelle « chacun devrait être artiste ». Le compositeur allemand Karlheinz Stockhausen décrit le 11 septembre comme un moment artistique. Alors, la question des limites de l'art est-elle déjà obsolète ? Peut-être faut-il déjà s'interroger sur ce qui n'est pas de l'art.

Vous pouvez débattre de ce sujet sur l'un de nos Babelforums!

Carole Talon-Hugon: Goût et dégoût. L'art peut-il tout montrer?, Ed. Jacqueline Chambon, 2003.

Photos: ©Sebastiano Pitruzzello/flickr; Hirst ©susemueller/flickr; Flatz ©flatz.net; Eduardo Kac ©C!b0rg5/flickr; Joseph Beuys ©GALERIEopWEG/flickr)