Culture

Ambroise Tézenas, le « dark tourist »

Article publié le 29 septembre 2015
Article publié le 29 septembre 2015

Ambroise Tézenas est photographe français de paysage, mais pas n’importe lequel. Auschwitz, Pripiat, le Rwanda, le Sri Lanka, sont des villes et pays tristement célèbres pour l’histoire catastrophique ou le passé barbare qu’ils renferment. Depuis 2008, Ambroise Tézenas parcourt et photographie ces lieux un peu « dark », aujourd'hui de plus en plus touristiques. Rencontre.

Faire du fric sur le dos des morts, c'est ce que nous propose le « tourisme noir » ou « tourisme de désolation ». L'idée ? Se rendre sur des lieux étroitement liés à la mort, à la souffrance, visiter des villes (ou ce qu'il en reste) qui ont été le théâtre de catastrophes naturelles faisant des centaines de victimes. Ces vacances d'un nouveau genre attirent de plus en plus de voyageurs. D'une offre touristique à une autre, la visite peut s'agrémenter d'options plus ou moins sinistres. À Tchernobyl, un guide vous indiquera durant toute la visite à quel niveau de radioactivité vous êtes, histoire de vous faire un peu hérisser le poil. Sur les ruines du tremblement de terre de Wenchuan, il n'oubliera pas de vous donner le nombre exact de victimes ayant péries dans la catastrophe. Dans la prison de Kerosta, vous pourrez même vous « prêter au jeu » d'être un détenu le temps d'une nuit atroce. Bref, de quoi s'en mettre plein les mirettes.

cafébabel : Vous avez travaillé avec un professeur de l’université de Glasgow, le professeur John J. Lennon qui étudie l’industrie du tourisme. Vous avez commencé par sélectionner une dizaine de lieux. Quelle était votre méthode de travail et comment s’est faite la sélection ?

Ambroise Tézenas : Quand j’ai commencé à travailler sur le sujet je me suis rendu compte que l’un des pères sur la question était ce professeur de GlasgowJohn J. Lennon. Il a notamment écrit un livre Dark Tourism, the incruising interest for death and desaster qui fait office de référence sur la question. Je suis donc allé le rencontrer à Glasgow puis nous avons continué à travailler à distance. Pour la sélection des lieux elle s’est faite par nous deux. Il y avait les lieux évidents dont il avait parlé dans son livre ou dans ses recherches, et puis d’autres que j’ai sélectionnés durant mes recherches. Je voulais que cette sélection illustre la notion de « dark tourism », qu’il y ait un propos et une réflexion autour de ce concept. Le professeur Lennon signe la préface de mon livre, en expliquant de façon universitaire ce qu’est le tourisme de désolation.

cafébabel : Vous êtes parti en tant que photographe, mais au sein même de ces groupes de « dark tourists ». Quel était le but de cette démarche ?

Ambroise Tézenas : En effet, je contactais les tours opérators,  je payais mes tours et faisait les visites comme un touriste lambda, avec un gros bémol tout de même : un trépied et une chambre photographique. Dès le début, je me suis fixé des règles auxquelles je me suis tenu tout au long du projet. Plutôt que de m’intéresser aux visiteurs et à leurs motivations, je trouvais beaucoup plus intéressant d’étudier l’industrie de ce « dark tourism » et les offres touristiques que les tours opérators proposent. Certains sites restent préservés avec une réelle volonté de commémorer un fait historique, mais pour d’autres ils n’hésitent pas à scénariser les lieux. Comme à la prison de Kerosta (une prison au bord de la Baltique, gérée par des privés, qui louent le bâtiment à la ville, ndlr), où ils proposent aux touristes de passer quelques heures ou une nuit dans la peau d’un détenu, dans une des cellules de la prison, avec un garde qui vient vous réveiller en pleine nuit.

cafébabel : Pour la jeune génération, « l’expérience vécue » ne serait-elle pas le seul moyen de comprendre ?

Ambroise Tézenas : Le jour où j’ai visité la prison de Kerosta, des jeunes se sont prêté au jeu et ont passés une nuit en tant que détenus. Ils faisaient partis d’un groupe scolaire, et leur professeur m’a confié que pour lui, ça avait du sens de leur faire vivre ce moment d’histoire. C’était donc réalisé dans le cadre d’un enseignement. Mais trois enfants se sont quand même évanouis d’angoisse pendant cette nuit…

cafébabel : Comment expliquez-vous ce besoin de « vivre l’horreur », cette volonté de pouvoir dire «  je l’ai vécu » ? Qu’avez-vous ressenti en allant visiter ces lieux de commémoration ?

Ambroise Tézenas : Je ne pense pas qu’il y ait quoique que ce soit à comprendre, l’idée c’était d’observer ce sentiment, de l’analyser et de le questionner. Une des premières choses à questionner est la relecture de l’histoire que fait l’industrie du tourisme pour son compte, car la logique économique de ces tours opérators s’organise avec un mépris total de la vérité historique. L’offre touristique proposée donne une lecture très sélective de l’histoire, il y a des lieux commémorés, voire sur-commémorés et d’autres passés sous silence.

cafébabel : À côté de l’aspect documentaire, il y a l’esthétique soignée de vos photos. Serait-ce un souhait de faire surgir une certaine beauté dans ces lieux ?

Ambroise Tézenas : Pas du tout. Je suis un photographe qui travaille avec un matériel assez simple : à la chambre, à l’argentique, avec très souvent un seul objectif. Je ne suis pas dans la démonstration picturale. Mais il se trouve que quand ça fait plus de vingt ans qu’on fait de la photo, évidemment il se construit avec les années une écriture photographique. C’est le caractère documentaire de l’image qui me fascine et m’obsède, d’autant plus dans ce genre de lieux où même si la retranscription est subjective ça reste quand même une représentation de ce qu’il se passe.

cafébabel : Vous travaillez à la chambre, ce qui implique une certaine distance qui, si on vous écoute, est indispensable. Pourquoi cette importance d’une distance photographique et qu’est-ce qu’elle vous permet ?

Ambroise Tézenas : Pour moi le travail photographique c’est en premier lieu la distance. C’est une façon de s’impliquer ou non dans l’image et de provoquer chez le spectateur un rapport qui peut être soit une invitation, soit au contraire un éloignement. Pour un sujet comme celui-là, trop s’attarder sur les individus aurait été comme les pointer du doigt, or c’est tout le contraire de ma démarche, car on tombe dans un pathos et dans quelque chose de caricatural. Il se trouve que dans ma pratique photographique, la chambre est apparu l’appareil avec lequel je me sentais le mieux pour appréhender le sujet ou le paysage. Pour la distance mais également pour les contraintes qu’elle impose : un temps d’installation long, peu de pellicules donc peu de photos, plus de réflexion. J’aime la non-immédiateté qu’elle implique. 

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Lire : Ambroise Tézenas - Tourisme de la désolation