Culture

Amanda Knox : une chasse aux sorcières moderne

Article publié le 4 octobre 2016
Article publié le 4 octobre 2016

Huit ans, deux condamnations et deux acquittements plus tard, Amanda Knox a finalement été libérée. Depuis cette nuit de novembre à Perugia, qui a conduit à la mort tragique d'une étudiante, les médias ont analysé sa moindre réaction. Récemment diffusé par Netflix, un documentaire intitulé Amanda Knox réecrit l'histoire, et place les médias et la police italienne sur le banc des accusés.

« Est-ce qu'elle l'a vraiment fait ? »

C'est l'inévitable question à laquelle je suis confrontée après avoir visionné le documentaire au suspens redoutable, qui nous offre un aperçu de l'histoire de la plus (tristement) célèbre meurtrière présumée du 21ème siècle. C'était une question à prévoir, évidemment. À chaque fois que l'affaire ressurgit dans l'avide presse à scandale, les yeux des lecteurs se mettent à briller de curiosité malsaine à la mention de la femme fatale qui aurait tué son innocente colocataire au cours d'un jeu sexuel qui a mal tourné, dans un village pittoresque d'Italie.

C'est évidemment un fantasme des médias. Une spéculation affreuse née d'une enquête discréditée, accusée de contamination d'ADN, d'avoir négligé le scellement de la scène de crime, et, pour couronner le tout, une enquête dont les arguments ont été largement infirmés par la Cour Suprême Italienne. Le problème, c'est que tout le monde a tout avalé, avec la ligne et le bouchon.

« Soit je suis un loup déguisé en agneau, soit je suis...comme vous »

En regardant Amanda Knox détailler les évènements qui ont émaillé son semestre maudit en Italie, je suis frappée par la normalité qui émane de son carré blond cendré et de son sweat rose ordinaire. Comme si elle implorait la caméra, et nous, par extension, public impitoyable qui avons dévoré les histoires de la dominatrice démoniaque de Seattle. Elle se laisse éclater en sanglots en se rappelant sa première nuit en prison, et ses appels désespérés à sa mère. Comme elle l'affirme dans une séquence d'ouverture glaçante : « Soit je suis un loup déguisé en agneau, soit je suis...comme vous ».

Mais c'est surtout la description d'une femme froide, obsédée par le sexe qui a causé sa perte. Le documentaire retrace sa transformation, de l'étudiante de l'Université de Washington à « Foxy Knoxy » (littéralement « Knox la sexy », ndlr) : une fille qui couche à droite à gauche, qui posséde des sex toys, et qui a embrassé son petit ami de manière « inappropriée » sur la scène de crime, après la découverte du corps de la vicitme, Meredith Kercher. Ces titres de presse ont tellement frappé les esprits qu'ils ont complètement éclipsé la preuve ADN douteuse qui fondait un dossier déja très bancal. Aucune trace de Knox, ni de Raffaele Sollecito (un étudiant italien, co-accusé, ndlr) n'a pu être identifiée dans la chambre où Kercher est décédée, ni sur son corps. Contrairement à Rudy Guede (un immigré ivoirien déclaré coupable du viol sur la victime, ndlr), dont l'ADN a été retrouvé à plusieurs endroits sur la scène de crime, et qui se trouve toujours en prison. C'est justement ce qui est troublant dans le traitement de l'affaire. Le mythe misogyne de la méchante a été si profondément intégré qu'il a rendu une accusation ridicule tout à fait plausible, et qui s'est finalement traduite pour Knox par un séjour de quatre ans dans une prison italienne, et une surveillance à vie des médias.

Comme une revanche, le documentaire riche en rebondissements interroge sans ciller les responsables de la descente aux enfers de Knox, et les place sur le banc des accusés. Les enquêteurs prennent l'histoire à revers, et interrogent Nick Pisa, le journaliste du Daily Mail qui s'est saisi le premier du scoop concernant le comportement et le style de vie « louche » de Knox ainsi que celui de Giuliano Mignini, le procureur empoté de province convaincu de sa culpabilité, qui se prend pour le Sherlock Holmes italien (pipe et arrogance déplacée compris). Le résultat est exaspérant.

Alors que les détails de l'enquête refont surface au fur et à mesure, il est difficile de dissimuler son incrédulité face au jeu sexuel sauvage, et surtout imaginaire évoqué par Mignini, pour lequel il n'y a aucune preuve, ni mobile, ni témoignage. Fort de sa soudaine incursion dans les médias internationaux, et armé seulement d'une psychologie de comptoir, Mignini est convaincu que Meredith a offensé Amanda en jugeant son « absence de morale », ce qui a poussé cette dernière à poignarder sa colocataire sous les yeux des hommes impliqués. 

La vierge, la traînée et nous

D'après Mignini, Meredith Kercher était « différente en tout point » d'Amanda Knox qui était dépeinte comme une fille « sans complexe » qui « ramenait beaucoup de garçons chez elle » et avait un problème avec l'autorité. Il devient rapidement évident que malgré la prétention de Mignini de réclamer justice pour Meredith, elle était aussi le faire-valoir de son histoire farfelue. Ou comment monter l'histoire de la vierge Meredith, face à Amanda la traînée. Comme l'admet sans aucune honte Nick Pisa, les médias ont tout de suite adhéré à « l'intrigue sexuelle, le jeu entre filles qui tourne mal ».  

C'est à ce moment que l'on réalise que les deux femmes ont été victimes d'une déformation médiatique calomnieuse : Amanda, présumée coupable parce qu'elle ne cadrait pas avec le stéréotype de la femme acceptable, et Meredith, dont la mort tragique a été honteusement « sexualisée » pour vendre des journaux. Des raccourcis ont été faits, des preuves ont été négligées, et les médias ont continué à colporter des fantasmes au détriment des faits.

Alors que le documentaire a été critiqué pour ne pas avoir assez enquêté sur les sujets épineux de l'inefficacité de la police et d'un système judiciaire douteux, il relate habilement une histoire de misogynie, de cirque médiatique, et de chasse aux sorcières moderne. Plus important encore, il offre à Knox l'opportunité de participer aux débats dont elle a été exclue, et qui l'ont systématiquement présumée coupable. Malgré le choix discutable d'intégrer une vidéo originale de la scène de crime, le documentaire est globalement de bon goût et incisif dans sa critique de l'accusation et de la couverture médiatique qui a conduit au verdict de la culpabilité de Knox.

Alors que l'enquête ridicule menée par Mignini reste sous le feu des projecteurs, le journalisme sans scrupule personnifié par Pisa est lui aussi accusé. Ce faisant, nous, le public, sommes contraints de faire face à notre propre rôle. Au fait que nous acceptons l'élevation de meurtriers au rang de quasi-idole, et que nous contribuons au cirque médiatique. Et ce n'est qu'à la fin de ce documentaire soigné et approfondi, que l'on commence à réaliser que, nous aussi, nous sommes passés devant le tribunal. Ce n'est pas forcément agréable.

Bande-annonce d'Amanda Knox. 

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Voir : 'Amanda Knox' de Brian McGinn, Rod Blackhurst (Netflix/2016)