Culture

Alsarah : « Je ne suis pas une activiste, mais je chante pour les activistes »

Article publié le 3 octobre 2016
Article publié le 3 octobre 2016

Contrainte de quitter très jeune son pays natal, le Soudan, Sarah Mohamed Abunama-Elgadi - plus connue sous le nom d'Alsarah - utilise la musique comme un moyen de rester connectée à son héritage et à sa culture. Alors que son groupe, les Nubatones, sort son dernier album, nous avons demandé à Alsarah ce qu'elle ressent lorsqu'elle chante en arabe pour le public occidental.

Assise à la terrasse d'un café du 18ème arrondissement de Paris, Alsarah a vraiment l'air d'être chez elle. Elle semble être de ces gens qui se sentent chez soi à peu près partout, peut-être parce qu'elle a été déracinée très tôt dans sa vie. Après le coup d'État militaire au Soudan en 1989, ses parents ont fui vers le Yémen, pour partir de nouveau lorsque ce pays a sombré dans la guerre civile, avant de s'installer finalement à Amherst, une ville rurale tranquille du Massachusetts. Rien d'étonnant à ce qu'elle ait fini par payer le prix de cette enfance ballottée par ces déplacements incessants.

Des racines et des ailes

« J'ai vraiment traversé une crise identitaire quand j'étais plus jeune », dit-elle. « En grandissant, et particulièrement à l'adolescence, j'étais littéralement obsédée par la question de savoir d'où je venais... Je commençais à me sentir trop étrangère partout où je me trouvais. » Mais rétrospectivement, elle reconnaît que cela a également joué un grand rôle dans l'élaboration de sa conception de la vie : « J'ai beaucoup plus confiance en moi. Je crois qu'à force de se demander en permanence qui l'on est, et d'avoir l'impression pendant si longtemps qu'on doit le prouver, on finit par devoir lâcher prise et accepter le fait que l'identité se construit, tout comme un foyer, tout comme les frontières. »

Selon sa propre définition, Alsarah est une « gamine de la ville », et Amherst a représenté un véritable choc culturel - qui l'a fait se sentir à la fois invisible et très voyante.  « Nous étions la seule famille de la région originaire d'Afrique orientale, alors je ne pouvais pas faire un pas sans que les têtes se retournent et que les commentaires pleuvent. Parmi les petites villes américaines, celle-ci est vraiment libérale, ça aurait donc pu être bien pire.  Mais en même temps, on sent une certaine gêne qui vient d'une "exotification" excessive. » C'est l'une des principales raisons qui l'ont décidée à partir pour New-York et à poser ses valises à Brooklyn. « Là-bas, tout le monde est immigré, c'est une ville d'immigrés et c'est normal d'être "Autre". Cette invisibilité m'a beaucoup apaisée. Je me sens tellement chez moi là-bas maintenant. »

Je me demande si Alsarah se contentera un jour de vivre dans un seul endroit. Par moments, elle parle du Mexique et dit en plaisantant que ça pourrait bien être son prochain port d'escale. « Quand on a été autant déraciné, on a deux réactions possibles : soit on s'accroche au même endroit toute vie, soit on devient de ceux qui ont toujours la bougeotte. »

Affronter le « regard occidental »

Alsarah a fondé les Nubatones avec sa soeur Nahid en 2010. Avec des paroles chantées en arabe soudanais et une prédilection pour les instruments traditionnels, il est clair que la musique du groupe a des racines profondes et personnelles. Mais étonnamment, elle trouve son origine dans les études universitaires : Alsarah est diplômée de l'Université Wesleyenne en ethnomusicologie.

« J'ai été attirée par l'ethnomusicologie parce que je voulais étudier la musique non-occidentale, et il y a très peu d'autres moyens d'y arriver. Mes études de terrain au Soudan ont été les premières étapes de mon retour à la musique soudanaise, mais je crois que la chose la plus importante que j'ai apprise est le regard que portent les Occidentaux sur l'Autre. »

Comme elle chante en arabe pour un public, souvent majoritairement blanc, au Portugal, en France et en Suède, Alsarah connaît la sensation produite par le fait d'être dévisagée par un regard occidental. Selon elle, le truc qui permet d'en adoucir l'effet est de faire en sorte que le public la voie comme une personne et non pas qu'il tente de se servir d'elle pour tout savoir sur l'Afrique - quelque chose qu'elle décrit comme l'expérience de la  « Vénus hottentote ».

« Je sais qu'on dit toujours que la musique doit exister en dehors des artistes mais ma musique n'existe pas indépendamment de moi. Elle fait partie intégrante de moi-même et je fais partie intégrante d'elle. C'est pourquoi je raconte aux gens les histoires qui se cachent derrière mes chansons, pour qu'ils comprennent d'où je viens lorsque je leur chante la chanson. Ce n'est jamais une traduction littérale des paroles, juste une présentation du contexte : "Cette chanson, j'aime la chanter parce qu'elle me rappelle ceci et cela..." Je ne sais pas dans quel état d'esprit les gens arrivent, mais j'espère qu'ils repartent en m'ayant vue comme une personne. »

« Avoir conscience des choses est un moyen de guérir »

Alsarah and the Nubatones - « Ya Watan ».

J'interroge Alsarah sur le premier titre du dernier album des Nubatones, Manara The Lighthouse », ndlr). Intitulé « Ya Watan », que l'on peut traduire grosso modo par « Oh, ma Patrie », il a été écrit en novembre de l'année dernière et inspiré par l'incertitude qu'Alsarah a ressentie suite aux attentats qui ont frappé la France et la Belgique et à la nature apparemment insoluble des problèmes au Moyen-Orient. « Si on ne peut trouver ni fraternité ni certitude dans sa propre patrie, quand tout ça n'existe plus, où peut-on aller alors ? », demande-t-elle.

C'est une chanson pleine de métaphores. Lorsque Alsarah tente d'expliquer les paroles en anglais - « la fraternité est morte dans la cour familiale, même le temps n'a pas concience qu'elle n'est plus » - on comprend aussitôt sa réticence à chanter en anglais ou à traduire ses paroles. Après tout, comme elle me le demande : « Comment expliquer un mot qui a six sens différents en anglais ? ».

Par le passé, Alsarah a dit de Manara qu'il était conçu pour être écouté d'une traite. Elle a cité l'influence de The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, et les battements des synthétiseurs au début de « Ya, Watan » rappellent clairement « On The Run ». C'est un morceau à la tonalité à la fois moderne et rétro, et Alsarah explique que l'album évoque l'importance de se tourner vers l'avenir mais aussi de se souvenir : « On ne se débarrassera jamais des peurs que nous inspire l'avenir si on ne comprend pas le passé. Pas besoin de rester sur place ou de reculer - il faut juste être conscient, et prendre en compte cette conscience des choses est une façon de guérir. »

« Voir ses espoirs anéantis est une leçon magistrale »

La conversation finit inévitablement par dévier vers la politique. Les parents d'Alsarah étaient des « activistes purs et durs » - rares sont les enfants qui avant d'aller au lit ont pour lecture du soir Das Kapital (Le Capital, de Karl Marx, ndlr) - et son penchant pour l'activisme politique est évident. En 2010, alors que le Soudan prépare les élections présidentielles, elle réalise, avec le rappeur soudano-américain Oddisee (qui à l'époque est son voisin à Brooklyn), un clip intitulé « Vote! » pour inciter les jeunes soudanais à se mobiliser massivement afin d'évincer le dictateur du pays, Omar al-Bashir. Leurs espoirs sont vite déçus : malgré les rapports de fraude électorale et même de bourrage des urnes, al-Bashir est réélu avec 68% des voix.

« Il fut un temps où j'ai eu la bêtise et la naïveté de  croire que le changement pouvait arriver », explique Alsarah. « Mais aujourd'hui je réalise que le fait de voir mes espoirs anéantis a aussi été une grande leçon. On doit pouvoir être capable de repérer les signaux d'alarme, de les reconnaître et de donner l'alerte immédiatement au lieu de les ignorer. » Les expériences qu'elle a vécues au Soudan lui ont sans doute ouvert les yeux par rapport à d'autres élections majeures : « J'espère que les élections aux États-Unis sont l'occasion de mettre un coup de projecteur sur quelque chose que je ressens depuis longtemps, qui est le fait que l'Amérique vit sous une dictature bipartiste. Ces élections en sont la meilleure preuve. Pour une terre d'immigration, se retrouver aujourd'hui dans cette situation est particulièrement embarrassant ».

Mais envisagerait-elle de faire un « Vote! 2.0 » pour un public de jeunes américains laissés-pour-compte ? « J'ai failli le faire, mais je me suis alors demandé combien de personnes se mettraient à hurler "Fermez-là, les immigrés !" Elle se met à rire, mais je n'ai aucun mal à imaginer les commentaires sur YouTube. « Mais j'ai ma carte d'électeur et je m'assure que tous mes amis l'ont aussi. Je ne suis pas une activiste, mais j'aime chanter pour les activistes. »  

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Écouter : 'Manara' de Alasarah and The Nubatones (2016/Pizza Passport Music)