Culture

Agop J. Hacikyan: « Je ne traduis pas ma culture en anglais »

Article publié le 12 mars 2010
Article publié le 12 mars 2010
Rencontré à Londres, l’écrivain Arméno-Canadien Agop J. Hacikyan revient sur The Lamppost Diary, son dernier roman, nous livre des conseils d’écriture et évoque la relation ambigüe entre la Turquie et l’UE.

 Qu’il est dur de reposer The Lamppost Diary ! Avec pour toile de fond le génocide arménien de 1915 et la seconde guerre mondiale, ce conte sur le passage à l’âge adulte se déroule à Istanbul. La fluidité de l’écriture, son contrôle de chaque élément de l’œuvre n’enlèvent rien à la contribution imaginative du lecteur. « Quand tu écris de la fiction, tu es libre, tu peux exagérer, améliorer l’évènement et ceci fut un écrit dans lequel je me suis senti très, très libre », m’explique Agop J. Hacikyan, les yeux bleus brillants de vivacité. « Peu importe ce que tu écris, il y a toujours une partie autobiographique. Dans tout ».

 Arménien en Turquie et en partance

C’est dans un café londonien situé en face de son éditeur, Telegram Books, dans le quartier de Westbourn Grove, que je rencontre Agop J. Hacikyan. Noël est sur le point d’arriver. Le tintement des tasses de thé et le doux sourire de l’écrivain sont un soulagement après la rue qui vibre d’une excitation festive. Hacikyan m’avoue que le roman commença à l’origine comme une nouvelle: dans le premier chapitre, Tomas, 7 ans, apprend la mort soudaine de sa sœur de la bouche d’un prêtre de son école Anglaise et Américaine. Mais elle est morte depuis un mois déjà ; ses parents n’ont pas voulu lui annoncer la nouvelle. Son sourire immanent s’efface soudain : « Parfois, quand quelque chose est triste, la tristesse peut se transformer en joie artistique ». Le lecteur accompagne le héros pendant toutes ses étapes : Tomas grandissant à Istanbul avec ses parents arméniens; Tomas adolescent qui effleure le terrorisme; Tomas s’essayant au journalisme; et Tomas abandonnant la Turquie pour le Canada. Cela n’est pas sans rappeler Agop, qui après avoir fini avec succès sa première année d’études d’ingénieur quitta également la Turquie pour poursuivre son rêve de littérature, s’installant à Montréal après avoir acquit son doctorat en langue et littérature anglaise à Londres.

Son dernier livre est une histoire d'amour entre Tomas et Anya, dans la Turquie des années 1940Basée à Londres, San Francisco et Beyrouth, Telegram Books, a toujours défendu le travail d’écrivains orientaux. Mais Agop refuse d’être affublé de l’étiquette « régionale ». Il écrit en anglais et a aussi publié en français. Que ressent-il alors quand il met en prose la culture de la Turquie pour un lectorat anglophone ? « Comme tous les écrivains anglophones qui ont écris sur beaucoup de cultures différentes. Cependant je connais très bien la culture sur laquelle j’écris, je la connais très bien et ne ressent aucune difficulté à ce sujet. Je ne pense pas traduire ma culture en anglais ; j’écris à propos d’une culture qui me représente, que je connais». Mais alors, l’écrivain résidant à Montréal depuis 1957 se « sent »-il toujours Turc ?« Tu as ta culture mais elle est influencée par tellement d’autres choses ! J’ai épousé une française, mes enfants sont mi-français mi-canadiens et ma fille s’est mariée avec un Colombien… Donc dis moi ce que je suis maintenant ?! »

L'Europe frappe à la porte de la Turquie 

Agop est un écrivain prolixe : quarante publication à son actif ! Son précédent roman A Summer Without Dawn  (2000) a été traduit en sept langues. En dépit de son succès, l'écrivain garde le sens de l’humour et surtout une vision rafraichissante du but de l’écriture. L’écriture apprend et grandit, mais pas sans y mettre la forme : « Ton idéologie ne sera jamais aussi forte que quand tu la transpose en une fiction intéressante. Ensuite, quand les gens te lisent, ils ne se sentiront pas sermonnés. Pour ça ils peuvent toujours lire le journal ! » Agop lecteur lit surtout en anglais, français, turc et arménien. Il compte Paul Auster, Philip Roth, Milan Kundera et William Saroyan, un poète américain - également d’origine arménienne - parmi ses sources d’inspiration les plus évidentes.

Au fil du roman, on trouve l’idée que l’Europe frappe à la porte de la Turquie, mais que celle-ci résiste à cette tentative d'approche. Une Turquie qui maintient sa neutralité, mais en même temps étouffe ses minorités ethniques. Le silence est constamment présent dans le roman, des anciennes générations d’Arméniens qui craignent de discuter du génocide avec leurs enfants aux errements de la liberté d’expression. Tomas, le personnage principal de The Lamppost Diary, en sera victime quand il se lancera dans une revue littéraire pour auteurs arméniens.

On compte 70 000 Turco-arméniens aujourd’hui : c’est la plus grande minorité non-musulmane du pays. Et les générations futures, ne doivent-elles pas affronter ce silence pour que la Turquie réussisse pleinement son intégration dans l’UE ? « Cela va être un long, très long processus » répond l’écrivain, évasif. « Quand j’écris à propos de la Turquie il y a une influence venant de l’endroit où je suis né et de ses mentalités. Il se produit une interférence inconsciente dans le processus d’écriture et cet inconscient est terriblement bon pour nous. » Dans son esprit, il est impossible de se séparer de ses expériences passées : « tout le monde a un passé ! Vous, vos parents, votre environnement, votre vie scolaire et c’est toujours là ! » Des conseils d’écriture pour les jeunes plumes ? « La persévérance. De plus j’ajouterai qu’un bon agent peut faire des miracles! Et ce même si vous êtes déjà reconnu », ajoute-t-il. Le café va fermer ; une bouffée d’eau de javel nous enveloppe. Alors qu’on se lève pour laisser les serveurs fermer, les yeux d’Agop scintillent à nouveau : « Je suis très chanceux de pouvoir faire ce que j’ai toujours voulu faire. » 

 Photo : ©Renata Burns