Culture

«A Serbian Film», plus qu'un snuff movie, une catharsis

Article publié le 25 février 2011
Article publié le 25 février 2011
À Belgrade, culture et créativité artistique semblent être menacées par la muselière du conformisme et la dictature du politiquement correct. Et pour beaucoup, l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne pourrait empirer encore plus la situation.
Nous en avons parlé avec le scénariste Aleksandar Radivojevic, qui avec son film controversé A Serbian Film a créé pour le public serbe la parfaite métaphore du cri indigné d’un art qui veut être libre et indépendant.

La Serbie se rapproche toujours plus de l’Europe. Contents les Serbes ? Pas vraiment. Non seulement les organisations nationalistes voient en l’Ouest une menace pour les traditions politiques et religieuses du pays, mais c’est également le cas d’un certain secteur artistique avant-gardiste, qui sent ses mains toujours un peu plus liées. D’ailleurs, dans le pays où l’on passe le plus de temps devant la télévision au monde (une moyenne de 5h39 par jour, soit plus qu'aux États-Unis), le risque de mise à niveau et de standardisation culturelle rôde. Pour Aleksandar Radivojevic, réalisateur de films et de théâtre élevé au pain et à la Cronenberg, la Serbie a besoin de prendre une bonne douche. De sang, voudrais-je ajouter, dans la mesure où son film A Serbian Film est un climax de violence, de tortures et de pornographie qui culmine avec la scène où l'un des personnages viole un nouveau-né. Lorsque je le rencontre dans sa maison de Belgrade, désorienté par sa carrure, par son sourire ambigu et par sa voix assurée, je comprends que je me suis heurté à un point de vue aussi original qu’extrême.

Trop de comédies légères

« Pour les étrangers, ici, tout est beau, me dit Aleksandar en me versant un verre de bière serbe et en m’offrant une cigarette. Ici on boit, on fume partout… On se sent plus libre ». Voilà, je note. « Mais quand on vit ici, ajoute-t-il, tout change. Au niveau artistique et créatif, tout est étouffé, tout est anesthésié, aseptisé. La rage et la violence contenues dans notre film naissent du besoin de dire au peuple serbe : réveillez-vous ! Malheureusement, pour travailler ici, on a besoin d’argent du gouvernement, ou bien de fonds européens, mais on les donne seulement à des « soi-disant artistes » pour leur faire faire ce que le public standardisé et la critique attend. Comédies légères romantiques ou mélodrames déguisés à base de pitié et d’orphelins qui pleurent. A Serbian Film est aussi une métaphore de ces films qui sont, ceux-là oui, pornographie et prostitution de nos malheurs ».

Esclaves du politiquement correct

Le film, présenté à Cannes et totalement indépendant, a fait parler de lui partout, mais surtout en Serbie, où on ne rencontre personne qui ne le critique avec le terme « dégoûtant », et où le gouvernement a aussi essayé de le censurer. « Les politiciens ne veulent pas voir ce qui peut les déranger. Ce qui les intéresse, c’est de donner une image belle et heureuse du pays. Seuls le fauteuil et la popularité aux yeux du pire de la société les intéresse ». Et la culture ? « C’est la dernière des priorités », me répond-t-il agacé. Alors les jeunes et leur créativité en paient le prix. « Nous sommes esclaves du politiquement correct, qui est tout de même une forme de violence, de soumission : promouvoir la liberté, mais en arrêtant quiconque veut faire quelque chose de différent et vu d’un mauvais œil par l’establishment. Avec le rapprochement vers l’Europe, les films s’uniformisent, la créativité est étouffée, tout est hypocrisie. Ici, ils veulent des gens qui supportent le système et ils veulent des gens sans talent pour le faire ».

« Les jeunes serbes sont des avortons vivants »

Tu gâches mon futur et fais semblant de rien ? Et moi je t’en colle une au beau milieu de la rue, c'est ça ? « Les jeunes qui foutent le bordel dans les rues et les stades aujourd’hui ont grandi dans l’enfer de la guerre sans que personne ne se soit soucié d’eux », m’explique Aleksandar. « Ils sont déprimés, insatisfaits et réprimés. La plupart d’entre eux sont analphabètes, dans le sens qu’ils ne savent ni lire ni écrire. Tu comprends ? Ceux et celles qui ne sont pas analphabètes sont par contre sous-payés : les professeurs, par exemple, qui devraient avoir le devoir de susciter les passions chez les jeunes ne le font pas, car ils ont leurs propres problèmes à résoudre. Les jeunes serbes sont des avortons vivants. Ils sont les premiers à savoir que leurs parents auraient dû avorter s’ils en avaient eu les moyens financiers ». Dans tout cela, y a-t-il une lumière au bout du tunnel ? « Il est difficile d’être optimiste,conclut Aleksandar. Le dernier homme qui avait une certaine valeur, nous l'avons tué ».

Photo: Une :  impression d'écran de la bande-annonce de A Serbian Film/Youtube; Aleksandar Radivojevic,  (cc) lucbyhet/flickr; vidéo: youtube