Culture

A Rome, l'écologie est (aussi) ironique et artistique

Article publié le 13 avril 2011
Article publié le 13 avril 2011
Ils sont stylistes, actrices, musiciens, auteurs de bandes-dessinées ou plus simplement écologistes. Voyage dans la Rome souterraine, là où la créativité et l’art se mettent au service de l’environnement.

Chambres à air, ceintures de sécurité, tuyaux, boutons, fermetures éclair, morceaux de tissu. Quand je pénètre dans ce point de vente très coloré, je reste béat devant la souplesse des matériaux transformés en sacs, vêtements et accessoires variés. Roberta est assise derrière un petit banc, elle répond au téléphone et lutte contre un ordinateur trop lent. C’est la coordinatrice de Occhio del Riciclone, « une Onlus (organisation non lucrative d’utilité sociale) née en 2004 qui s’occupe de projets culturels, de recherche et de formation, m’explique-t-elle, mais aussi une coopérative qui intègre en son sein des ateliers de couture, d’objets artisanaux, de décoration et design. »

L'art du recyclage coûte cher

Le mariage entre réutilisation, recyclage et créativité semble parfait. « Le matériel, nous le récupérons principalement à Rome, explique Roberta, autant pour baisser les coûts que pour les relations avec les fournisseurs. » Ils sont environ 18 à travailler dans cet espace, entre magasin, atelier et centre de recherche. L’âge moyen est de 30 ans et 98% des travailleurs sont des femmes dont les profils professionnels sont des plus variés. Francesca, l’une des trois couturières de Occhio del Riciclone, me raconte la genèse du processus créatif : « Nous sommes trois stylistes. Chacune présente ses idées basées sur les matériaux présents dans l’atelier. Puis nous réalisons une réunion d’atelier où sont choisies les pièces les plus intéressantes et appropriées pour donner une ligne unique à la collection. Bien sûr, étant une coopérative nous nous impliquons un peu toutes et nous écoutons aussi l’avis des autres collègues ». Les modèles fabriqués en série limitée sont tous fait main, un facteur qui se répercute immanquablement sur le prix final : « Il y a un retour positif des personnes, explique Roberta, mais il y a beaucoup d’incompréhension en ce qui concerne les prix. Pour tout dire, la sensibilité et l’attention des consommateurs est grandissante, mais malheureusement pas au rythme et au niveau auquel nous aurions besoin ». Les difficultés ne manquent pas. En Italie, il existe un vide réglementaire important sur le recyclage et sur la réutilisation. Toutefois cette expérience démontre que déchet peut rimer avec créativité.

Bague de chambre à air, robe patchwork pour défilé de mode, sac fait de vieilles ceintures de voiture

Saltimbanques à la romaine

Ce sont essentiellement les créatifs et les artistes qui refusent les déchets. C'est en tout cas ce que déclament Tanny et Alida au cours d’une soirée glaciale romaine à la Casetta Rossa situé dans le quartier de la Garbetella. Les deux actrices de théâtre « socialement utiles » jouent « Rifiuto i rifiuti » (« Je refuse les déchets »), accompagnées par la douce flûte traversière du jeune Alessandro. Alida, quarantenaire d’origine lombarde, m’explique le sens du spectacle : « Le titre est un peu mystérieux, sourit-elle. Il faut commencer à refuser les déchets à la source. Si nous commençons à changer la politique des emballages, avant même le tri sélectif, je pourrai alors dire "je refuse les déchets". » Le texte a des sources diversifiées, un patchwork post-moderne d’un genre nouveau. Cela va du rap à la réutilisation-recyclage d’autres textes théâtraux, du copier-coller d’internet à l’inspiration trouvée dans un documentaire de 2008, Biutiful Cauntri. Le résultat est un échange divertissant et mélancolique entre les deux actrices, accompagnées par une musique de fond intrigante à la flûte traversière. Tanny, Une extravagante petite femme d’origine argentine, explique le pourquoi de ce choix écologique : « L’art est indispensable pour l’écologie, et moi je ne pourrais pas faire autrement. L’écologie me donne la possibilité de me sentir vivante. La situation est très difficile et j’ai besoin d’être plus incisive, de crier, d’être consciente de faire quelque chose pour l’avenir. »

L'une des bandes-dessinées gagnantes du concoursLes trois acteurs s’accordent sur deux points : difficile à Rome de trouver un terrain fertile pour ces thématiques, même s'il existe une multitude d’initiatives. Ils défendent aussi la nécessité, aujourd’hui plus que jamais, de conjuguer l’art avec l’engagement politique. Alessandro, jusqu’ici réticent, prend la parole : « Faire cette dénonciation à travers l’art met en évidence la recherche d’une possibilité, d’une voie que nous n'avons pas encore explorée ». Une voie qui leur est propre, et qui s'emploie à démontrer qu’il y a un espoir et qu’il faut lui donner vie.

Je laisse les trois saltimbanques, personnages parfaits pour un récit surréaliste de bande dessinée, à leur succulent dîner. La bande dessinée m’attend…

Ecologie ? Oui mais avec ironie

Michela et Francesco, de vrais romains, sont entre autres les fondateurs de l’éco-agenda mensuel La Foglia News, revue papier, mais surtout sont très proches des différentes réalités « écologiques » locales. Dans un bar bruyant de San Lorenzo, ils me racontent leur dernier projet, un concours de bande dessinée et d’illustration du nom éloquent « EcoComics – ripensare l’ecologia : le nuove sfide si affrontano con ironia » (« EcoComics – repenser l’écologie : les nouveaux défis s’affrontent avec ironie »). « EcoComics se veut être un moyen de donner une forme sympathique au message. Les bandes dessinées et l’illustration sont des façons de communiquer, ce sont des instruments importants, au même titre qu’une rubrique » déclame Francesco avec sérieux. Outre la passion et l’engagement environnemental, l’art est traité avec beaucoup d’égards, comme le confirme Michela : « L’art nous plait en général, mais parler seulement d’art n’aurait aucun sens. EcoComics entend faire sortir des tiroirs les travaux mis à l’écart et trouver aussi une belle façon pour parler d’écologie. Une façon que nous voulons légère ».

Ils ont reçu environ 80 travaux jusqu'au 23 février. Dans le lot, on trouve différentes formes d'expression d'un concept « vert » : l’écologie vue par les jeunes de vingt ans semble plus une vision négative, presque tragique, alors que celui qui a une plus grande expérience voit aussi d’autres nuances, c’est un point de vue plus critique.

« Le Romain est pantouflard, somnolant et un peu flemmard »

Ils m’expliquent amusés que la plupart des participants sont originaires de l’Italie du Nord, parce que « le Romain est pantouflard, somnolant et un peu flemmard ». Puis ils se prennent à rêver de l’événement final du concours : « L’idée, romantique, est de faire une exposition itinérante à vélo, avec plusieurs arrêts dans la ville. Nous voulons transporter l’exposition en dehors des lieux classiques. Le but est de donner un vent de nouveauté et de créer un effet de surprise : l’œuvre d’art insérée dans un tissu urbain normal ».

En nous saluant, nous avons une petite pensée pour Rome et son écologie souterraine : « A Rome il y a tout et son contraire, me disent-ils. Malheureusement il y a un manque d’homogénéité, de collaboration. Mais nous ne sommes pas si mal ! », concluent-ils souriants. Selon moi c’est faux, surtout au niveau de la créativité : il se peut que Rome soit souterraine, fragmentée et ait peu de cohésion mais elle est assurément vivante et dotée d'un grand potentiel. A condition de surmonter sa légendaire fainéantise.

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Greeen Europe on the ground.

Photo : Une : courtoisie de l'Occhio del riciclone; logo: courtoisie d'EcoComics; vidéo: EcoComics/YouTube