Culture

30 000 : les femmes croates qui travaillent en Italie

Article publié le 30 novembre 2012
Article publié le 30 novembre 2012
En 1991, au début de la guerre en Croatie,de nombreux Croates ont émigré vers l'Italie voisine. Des femmes âgées et des retraitées ont rejoint le million de travailleurs domestiques migrant. Qu'est-ce que l'entrée de la Croatie dans l'UE va changer à l'exode économique et sociale des Croates qui se rendent en Italie un mois sur deux pour y travailler ?
Un journaliste de la minorité italophone de l'Istrie mène l'enquête.

La plupart des immigrées, en Italie, ont entre 30 et 50 ans et viennent d'Europe de l'Est, d'Amérique du Sud et d'Afrique. « C'était la guerre en Croatie, donc je me suis que j'allais travailler dans une maison italienne à Rome, prendre soin des personnes âgées de la famille, puis rentrer en Croatie pour profiter de ma retraite », raconte Miranda, 71 ans. « 20 ans plus tard, je suis toujours ici. La crise est encore pire en Croatie, donc il faut que je continue d'aider ma famille, mes enfants et mes petits enfants au chômage. Je dois rembourser une partie de la dette de mon mari décédé. Cela n'en fini pas. Je prie simplement pour rester en bonne santé et tenir le coup. » Miranda travaille 24h/24 et 7j/7, souvent de nuit. « Je dois rester au chevet d'un vieil homme pour lui donner ses médicaments, de l'eau, ce dont il a besoin. Je n'ai qu'une demi-heure pour sortir, me promener ou effectuer des achats personnels », précise-t-elle.

Un retournement des rôles

Des villes comme Milan, Naples et Brescia, en Lombardie rejoignent Rome en haut de la liste des villes qui régularisent les assistantes, dont la majorité des demandes provient d'Ukrainiennes, de Marocaines et de Moldaves. Comme les femmes de ces nationalités sont payées 25 euros par jour, les Croates comme Miranda, qui gagne entre 35 et 40 euros par jour, ne sont pas en position de se plaindre. Avec la crise du chômage atteignant 11% (contre 15.2% en Croatie), même les Italiennes occupent à nouveau ce type de travail, dans un retournement des rôles. « C'est pourquoi les Italiens ne nous paient plus 40 euros pour nos frais de voyage vers la Croatie », explique Miranda, qui passe un mois sur deux en Croatie. 294 744 sur 700 000 demandes de régularisation attendues ont été déposées en 2009. Le décret de sécurité (Decreto Sicurezza) peut condamner les employeurs qui engagent un travailleur clandestin et favorisent l'immigration illégale. Klara et Miranda, qui ne possèdent pas de permis de séjour, peuvent être condamnées pour immigration illégale (amendes de 5 a 10 000 euros) et être expulsées.

Information : le droit italienSous la loi Bossi-Fini concernant l'immigration et la demande d'asile, un travailleur domestique (femme de ménage) ou une assistante de vie (aide à domicile) d'un pays extérieur à l'UE peuvent être employés si ils ont vécu de manière régulière en Italie et possède un permis de travail. Dans les autres cas, le décret Flows (Decreto flussi) fixe le nombre maximal de travailleurs étrangers qui peuvent être acceptés en Italie chaque année et déposer une demande en ligne d'autorisation de travail. La demande de permis de séjour doit être effectuée dans les 8 jours suivant l'arrivée en Italie par le biais d'un Accord de Résidence signé. Enfin, la loi gouvernementale italienne Sanatoria (ou regolarizzazione) permet à des non Européens de vivre en Italie sans permis. C'est la seule manière pour une clandestine de régulariser sa situation directement depuis l'Italie.

L'ironie, c'est que beaucoup de femmes doivent quitter leurs propres famille pendant quelque temps afin de les aider, en allant travailler en Italie. Avec un mari malade et une fille mère célibataire, Klara est également à Rome pour aider sa famille. « J'augmente mon maigre budget mensuel en allant travailler en Italie tous les deux mois, en particulier pour permettre à mon petit-fils d'avoir un meilleur avenir », dit-elle. Malheureusement, elle a connu beaucoup de mauvaises expériences. « Dans une famille, je n'avais pas le droit de manger ni fruits, ni sucreries, ni même de yaourts. J'ai une meilleure famille maintenant mais tout est loin d'être parfait. »

Les ambassadrices de la Croatie à Rome

Miranda et Klara ont risqué l’échec de leurs mariages. Les enfants de migrants peuvent aussi poser problème. Cela conduit les Italiens à garder des préjugés au sujet des femmes balkaniques en général, mais celles-ci n’exercent pas toujours des professions mal payée. Les Croates qui ont eu la chance d'étudier ou d'avoir d'autres expériences professionnelles réussissent plutôt bien à Rome. Après tout, beaucoup de choses ont changé depuis 1991, les femmes des Balkans qui sont membres de l'association Lipa - qui promeut la culture des pays de l'Ex-Yougoslavie - apportent aussi un soutien administratif et judiciaire aux personnes comme Klara. Luci Zuvela, la présidente de l'association a déménagé à Rome lorsqu'elle était étudiante quand Miranda est arrivée comme employée domestique migrante. Elle a traduit le classique de la littérature enfantine, Jezeva kucica (La maison du hérisson) de Branko Copic  en italien. La lecture de ce conte de fée populaire racontant l'histoire d'un hérisson qui aime sa maison parce qu'elle représente la liberté à ses yeux et se bat pour elle, est obligatoire à l'école primaire en Croatie. « Nous voulions rester, ou du moins devenir les gardiennes des souvenirs », souligne Zuvela. « Ce conte de fées rappelait et rappelle encore que même les petits peuvent vaincre les grands - avec du travail, de la foi et de l'effort. »

Près de l'église croate de St. Jeronim, où campe l'Institut croate du Pape, la professeure Zorka Verovic Sellan travaille comme enseignante à l'Association italo-croate (Assoziacione Italo – Croato Roma). Elle vit à Rome depuis huit ans et a épousé un Italien. Deux de ses douze élèves sont à la retraite et ont commencé à apprendre le Croate au mois d'octobre. « Ma mère est née en Croatie. Maintenant qu'elle nous a quitté, j'apprends sa langue », explique Sandra Colani. Son amie Alessandra Verresi, également retraitée, lui tient compagnie dans la classe, fait des devoirs et étudie la Croatie. Elles ont toutes deux récemment visité Zadar en Croatie et adorent l'endroit. « Quand je me rends dans la ville de ma mère, je veux être capable de parler la langue. Même si ce n'est pas facile d'apprendre à nos âges, je fais de mon mieux », affirme Colani, faisant écho aux paroles de sa camarade de classe Alessia Mesiano dont la mère était également Croate.

Au sein de l'association Lipla, tout le monde est d’accord pour dire que les clichés et les préjugés évoluent. Les Italiens appellent les femmes balkaniques « in gamba » - autrement dit, des personnes pleines d'énergie qui font de leur mieux pour progresser. Étant donné que les Croates deviendront citoyens de l'UE dès l'été 2013, les choses changeront définitivement pour elles. Une façon de dire qu’une nouvelle ère commence avec l'entrée de la Croatie dans l'UE. Klara, qui admet que sont salaire mensuel de 500 euros est bien faible, verra certainement sa situation changer. « Je suis ravie. J'espère pouvoir travailler ici encore quelques années pour renflouer ma maigre retraite croate de seulement 300 euros par mois. »

Cet article fait partie d'une série de reportages sur les Balkans réalisée par cafebabel.com entre 2011 et 2012, un projet cofinancé par la Commission européenne avec le soutien de la fondation Allianz Kulturstiftung. Un grand merci à l'équipe de cafebabel Rome.

Photos : Une (cc) moleskincity/ flickr/ moleskine official site; Texte :photos de Luci Zuvela, Sandra Colani et Alessandra Verresi © PA