Culture

12 Years a Slave : l'Expérience noire aujourd'hui

Article publié le 23 janvier 2014
Article publié le 23 janvier 2014

12 Years a Slave est l’adap­ta­tion des mé­moires de So­lo­mon Nor­thup, un afro-amé­ri­cain né libre qui fut kid­nappé en 1841 et em­mené en ba­teau dans l’In­diana pour tra­vailler comme es­clave sur une plan­ta­tion. Mais que nous ap­prend ce film his­to­rique sur notre propre époque ?

Ré­cem­ment in­ter­rogé sur la ques­tion de sa­voir si l’ex­pé­rience noire est au­jour­d’hui mau­vaise au Royaume-Uni, Steve Mc­Queen, le réa­li­sa­teur du film, ré­pon­dait : « C’est quoi "mau­vais" ? Je connais mon ex­pé­rience… » Ma ré­ponse, c’est qu'une piste pos­sible est de jau­ger l’ex­pé­rience noire à l’aune du nombre dis­pro­por­tionné de noirs pla­cés en ins­ti­tu­tion psy­chia­trique au Royaume-Uni. 12 Years A Slave dé­peint la vie de So­lo­mon Nor­thup, un homme noir cultivé es­sayant de s’adap­ter à un sys­tème de su­pré­ma­tie blanche, sans cra­quer psy­cho­lo­gi­que­ment. Les noirs vi­vant au­jour­d’hui au Royaume-Uni doivent en­core com­po­ser avec des ins­ti­tu­tions d’État qui ont une forte pro­pen­sion à les éti­que­ter comme « fous » ou « al­lant mal » sans prendre en compte les défis cultu­rels et psy­cho­lo­giques pré­sen­tés par leur en­vi­ron­ne­ment.

TEM­PÊTE psy­cho­lo­gique

Dès les sé­quences d’ou­ver­ture de 12 Years A Slave, on com­prend la pres­sion psy­cho­lo­gique qui s’exerce sur une per­sonne noire confron­tée à une forme ra­di­cale d’in­éga­lité après avoir vécu une ex­pé­rience trau­ma­tique. Dans une scène très abs­traite, une femme noire mais « plus » claire de peau se fait mas­tur­ber par un im­pas­sible So­lo­mon Nor­thup, le per­son­nage prin­ci­pal joué par Chi­we­tel Eji­for. Son état men­tal est ab­so­lu­ment dé­con­necté de sa pré­sence phy­sique. À tra­vers les fla­sh­backs sur sa femme, on com­prend qu'être ar­ra­ché à sa fa­mille lui fait tra­ver­ser une tem­pête psy­cho­lo­gique.

Cette sé­quence s’éloigne, et nous som­brons dans l’ex­pec­ta­tive. Puis ça ar­rive. Un mo­ment qui vous sub­merge d’émo­tion dans le pre­mier tiers du film, quand vous me­su­rez en tant que spec­ta­teur ce que c’est pour Nor­thup que d’être ra­mené à la po­si­tion ser­vile de sa fa­mille – son ef­fon­dre­ment face à cette si­tua­tion in­con­nue et dé­sas­treuse parmi des « po­pu­leux » en­chaî­nés et sans édu­ca­tion. Cer­taines classes moyennes noires qui vivent au­jour­d’hui au Royaume-Uni ba­taillent en­core avec ce type de pay­sage men­tal. Re­tour à la case dé­part. La dé­pré­cia­tion basée sur la cou­leur de peau est tou­jours bien là. En ce mo­ment même, on mène des poli­tiques d’em­ploi ra­cistes. Les sta­tis­tiques de ceux qui ont perdu leur em­ploi de­puis le début de la crise montrent une sur­re­pré­sen­ta­tion de noirs qui se sont re­trou­vés au chô­mage, tom­bant de l’éche­lon moyen (sous le pla­fond de verre). En 2012, plus de la moi­tié des jeunes hommes noirs étaient au chô­mage, soit deux fois plus que la moyenne na­tio­nale.

Tou­jours dans le pre­mier tiers du film, Nor­thup est dé­sor­mais un es­clave ache­miné vers d’avides pro­prié­taires ter­riens de la Nou­velle Or­léans. Son com­pa­gnon de cel­lule, Cle­mens, joué par  Chris Chalk, est ré­cu­péré par son maître. Pen­dant que Nor­thup crie à l’aide, il fait la sourde oreille et quitte le ba­teau « sans re­gar­der en ar­rière ». Cette sé­quence m’a bou­le­ver­sée et émue aux larmes. L’es­pace d’un ins­tant, j’étais trans­por­tée de l’Amé­rique du 19ème siècle à la réa­lité de ce dont les noirs souffrent en­core – un manque de confiance les uns en­ les autres et une haine de soi liée à des per­cep­tions per­ver­ties et à notre po­si­tion glo­bale : au bas de l’échelle. Tout ça en dépit de la crois­sance si­mul­ta­née des classes moyennes noires dans cer­taines par­ties d’Afrique, des Ca­raïbes et des États-Unis, et ici en Grande-Bre­tagne.

Où est-ce que je veux en venir ? Im­per­cep­ti­ble­ment, le film vous em­mène vers un point d’iden­ti­fi­ca­tion pour un pu­blic, un réa­li­sa­teur et des per­son­nages mé­tis­sés – et on ac­cepte de s’em­bar­quer dans une mis­sion de re­tour-vers-le-fu­tur éclai­rante et ré­con­ci­lia­trice.

Des re­la­tions dures et pro­fon­dé­ment per­ver­ties

Le film ré­vèle la dé­tresse psy­cho­lo­gique et phy­sique qui est le pen­dant caché d’un plai­sir com­plai­sant au prix de la souf­france hu­maine. Le par­cours de cet homme né libre et édu­qué, quand d’autres ne connais­saient que le tra­vail forcé, sou­ligne la com­plexité de l’ex­pé­rience de la ser­vi­tude. L’his­toire re­pré­sente les re­la­tions dures et pro­fon­dé­ment per­ver­ties entre les es­cla­va­gistes et les es­claves (ceux qui pos­sèdent, et ceux qui n’ont rien).

Je fai­sais au dé­part un pa­ral­lèle entre eux et les ban­quiers d’au­jour­d’hui, qui ma­ni­pulent en bourse les prix du tra­fic d’êtres hu­mains. Mais 12 Years A Slave ne s’in­té­resse pas à l’as­pect éco­no­mique du sujet. La re­pré­sen­ta­tion de la vie de Nor­thup se concentre sur la « ré­éva­lua­tion » in­hu­maine de ces Afri­cains d’hier qui tra­ver­saient l’At­lan­tique trans­por­tés dans des contai­ners, consi­dé­rés comme rien de plus que de pré­cieuses bêtes « sans va­leur » bonnes pour être mal­trai­tées sans com­plexes.

« un fox­trot qui crée un lien vis­cé­ral »

La nar­ra­tion rend compte du lien entre la né­gri­tude et la place qui vous est faite dans la so­ciété d’au­jour­d’hui. Elle montre com­ment la frus­tra­tion d’être nié en tant que per­sonne pro­duit des gé­né­ra­tions d’êtres en souf­france tant émo­tion­nelle que psy­cho­lo­gique, pei­nant à s’en li­bé­rer tant elle est pro­fon­dé­ment en­ra­ci­née. Un exemple est l’arc nar­ra­tif où la mère noire, Eliza, jouée par Ade­pero Oduye, est sé­pa­rée de son en­fant métis et ven­due au pro­prié­taire d’une autre plan­ta­tion. La mère ne cesse de gémir tout au long du film. Elle pen­sait que se sou­mettre aux dé­sirs des contre­maîtres lui ga­gne­rait le droit de ga­rder son en­fant.

Mc­Queen danse fré­né­ti­que­ment entre le vi­suel et le so­nore, un fox­trot qui crée un lien vis­cé­ral entre santé men­tale et dis­cor­dance. C’est tou­jours au spec­ta­teur de juger de la ca­pa­cité de Nor­thup à tenir psy­cho­lo­gi­que­ment et de son ef­fort pour se li­bé­rer.

Il est dur de re­gar­der en ar­rière. C’est trop dou­lou­reux. On voit main­te­nant Pat­sey crier et cette fois c’est Nor­thup qui ne re­garde pas en ar­rière, alors qu’il re­trouve sa li­berté après 12 ans de ser­vi­tude. On peut com­prendre ce refus de re­gar­der en ar­rière et d'es­sayer de sau­ver Pat­sey. Peut-être que c’est parce qu’on sait aussi ce que c’est qu’être traité in­jus­te­ment et que de voir quel­qu’un mis à l’écart à cause de troubles men­taux. On craint le pire, ce qui est em­blé­ma­tique de l’équi­libre sub­til du film entre em­pa­thie et dis­lo­ca­tion. Entre es­poir et dif­fi­culté.

Voir : 12 Years of Slave de Steve Mc­Queen en salle de­puis le 22 jan­vier 2014