Bruxelles

Une autre Europe grâce aux réalités locales

Article publié le 2 avril 2015
Article publié le 2 avril 2015

Crise, politiques d'austérité, réformes, Portugal… Afin de mieux comprendre les grandes questions européennes actuelles, Cafebabel Bruxelles a rencontré Miguel Viegas, député européen membre du groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique (GUE/NGL) au Parlement européen et du Parti Communiste Portugais (PCP).

Fait historique: le 23 février 2015, Mario Draghi, président de la Banque Centrale Européenne (BCE), a déclaré que l'institution allait lancer un plan de rachat d’obligations de dettes souveraines à hauteur de 1080 milliards d’ici septembre 2016. C’est une demande qui avait été faite depuis le début de la crise des dettes par les partis de gauche européens. Cela va-t-il changer la donne au niveau européen ?

C’est un bon début, cela montre que rien n’est impossible. Pour finir, la BCE a été obligée de prendre une mesure qu’elle considérait impossible dans le passé. Cette mesure est l'illustration de l'échec vis-à-vis de toutes les mesures prises auparavant. Il faut savoir que la BCE a une fonction technique au-dessus de la politique. Elle représente le centre du pouvoir européen et par ce choix, elle dépasse son mandat à tous niveaux.

« La planche à billets européenne » 

Cette opération s’appelle le Quantitative Easing (QE), en français «Assouplissement Quantitatif ». Il s'agit de ce qu'on appelle historiquement la « planche à billets ».

Alors que jusque-là, le mandat de la BCE consistait à maintenir une politique dite « monétariste » avec un euro fort qui limite la quantité de liquidités en circulation, elle a pris la décision inédite de racheter des dettes souveraines, c'est-à-dire des obligations d’États sur les marchés à long terme (7 ans ou 10 ans). En échange, elle insuffle des liquidités. Elle crée donc de la monnaie qu’elle injecte dans les circuits financiers.

« Impact limité dans un contexte d'austérité »

Selon notre point de vue, les conséquences de cette manœuvre seront limitées. En effet, le problème au niveau de l'économie n'est pas le manque de liquidités mais la confiance des agents économiques conjuguée à une demande qui ne monte pas.

Les conditions nécessaires ne sont pas réunies pour que le secteur privé puisse investir. Les entreprises n’investissent pas car elles estiment que ce n’est pas profitable. L'absence totale de confiance du secteur privé dans l’économie, conséquence des politiques d’austérité, constitue donc une des principales raisons à ce manque d'investissements. Les politiques d'austéritéc actuelles laissent prévoir une demande en berne. En effet, elles augmentent l’inégalité de la distribution des rendements, ce qui se répercute donc directement sur le niveau de la consommation.

De plus, grâce cette décision, l’Allemagne a obtenu que les banques nationales se chargent en majorité des risques liés au rachat des obligations souveraines. De notre point de vue, ce système ne répond pas aux besoins des citoyens européens.

Paradoxalement à la montée de grands mouvements/ partis anti-austérité dans certains autres pays du sud de l'Europe, ce sont les partis traditionnels portugais qui capitalisent le plus grand nombre de voix. Le Parti communiste a obtenu 3 sièges au PE alors que le Bloco (alliance type Syriza) n’en a récolté qu’un seul. Comment expliquer cette différence ?

Mon opinion personnelle est que rien ne peut être homogénéisé. Chaque situation doit être remise dans son contexte national car il très difficile de faire des comparaisons. Il y a des phénomènes transversaux, certes, mais tout est très différent. Ne serait-ce qu’entre Podemos et Syriza. Syriza joue le jeu politique et assume son statut de véritable parti quand Podemos se veut un mouvement apolitique représentant le mécontentement populaire sans programme ni idéologie.

« Encrage local sur les réalités de terrain »

Au Portugal, on a toute une série de petits partis qui veulent profiter de la vague mais ils n’ont pas eu beaucoup de succès. Au PCP, on essaye d’être très proche des gens et on mise sur le travail institutionnel au niveau du Parlement européen et des municipalités. Mais on mise tout autant, voire plus, sur le travail de base au niveau des entreprises, des lieux d’habitation, des communes et des villages. On s’investit donc sur le terrain. Cela peut éventuellement expliquer que les gens se sentent représentés. On s’inscrit au niveau local avec des activistes qui protestent contre les problèmes quotidiens des citoyens et qui représentent véritablement leur voix.

« Faire de la politique »

Et puis, nous faisons de la politique! De manière générale, les médias et le discours tenu par les grands partis écartent les gens de la politique. Nous voulons faire le contraire. Nous faisons en sorte qu’ils ne décrochent pas et qu’ils continuent de s’intéresser à la politique de manière critique. Ils doivent garder leur opinion et aller voter. Notre objectif est de leur faire comprendre que ces politiques ne sont pas inévitables et qu’il existe des alternatives.

Quelles sont ces alternatives ?

Elles sont au Portugal. La transformation de l’Europe se fera à partir des États nationaux. Nous sommes de plus en plus convaincus que c’est la lutte au sein des États nationaux qui rendra possible le changement au niveau européen. Les réalités nationales sont trop dissoutes, il faut investir dans des structures européennes mais à partir des réalités nationales. L’Europe est une réalité hétérogène, il est impossible de parler de fédéralisme et de politiques communes. Par exemple, l’Euro est adapté à l’Allemagne, mais pas à la Grèce, au Portugal et à d’autres pays.

Nous ne sommes pas contre l’Europe, mais contre le processus d’intégration européenne capitaliste qui ne répond pas aux besoins nationaux et aux besoins des pays comme le Portugal. Nous voulons une autre Union européenne fondée sur des valeurs différentes. Mais pour connaitre cette mutation, il faut commencer à transformer le Portugal. Prenons comme exemple le manque de respect de l’UE vis-à-vis de la Grèce. En imposant des politiques rejetées par le peuple grec, l'UE a révélé de façon très nette son caractère anti-démocratique. Mais ce n’est pas nouveau.

« Actions nationales pour un changement européen »

Pour que les choses changent, il faut une autre corrélation de force. Et cela se passe au niveau des États nationaux. Si les choses changent en Grèce, en Espagne, au Portugal ou en Irlande, nous pourrons proposer des politiques différentes au niveau européen.

Nous demandons une conférence intergouvernementale. En effet, dans le panorama actuel des institutions européennes, on ne se fait pas d’illusion sur nos moyens d'action (révision des traités etc.) vu, entre autres, le poids de la GUE au Parlement européen. Le déséquilibre des forces nous est totalement défavorable. En revanche, si chacun fait son boulot chez soi à partir des réalités nationales, où les gens se rendent véritablement compte des conséquences de la crise, alors on peut faire basculer ce déséquilibre. D'où la nécessité d’avoir des politiques adaptées à chaque réalités nationales et non pas uniquement dictées par les marchés. Nous ne voulons pas sortir de l’UE mais bien nous défaire de la suprématie de ces marchés.

De fait, le code génétique actuel de l’UE, c’est la suprématie du marché. C’est inscrit dans les traités! Aujourd’hui, c’est le marché qui détermine ce que l’on peut produire au Portugal. Par exemple, on ne peut faire que du tourisme car on a le soleil… Dans toutes les autres matières nous ne sommes pas compétitifs.

« Une production locale »

On estime que chaque pays doit avoir le droit de se garantir un minimum d’autosubsistance. On doit avoir d’autres critères de production (sociaux, locaux) que les marchés financiers. Ces marchés déresponsabilisent les gros producteurs. Tous les scandales liés à la viande de cheval et d'autres produits nocifs dans nos aliments seraient bien moins fréquents si on recentrait la production en fonction des besoins locaux. Même si le petit agriculteur portugais n’est pas aussi productif que la grosse multinationale américaine, il faut le laisser produire ses produits pour faire vivre son village ou sa communauté.