Bruxelles

Ukraine : entre soulagement et désespoir

Article publié le 16 février 2015
Article publié le 16 février 2015

La tension était déjà forte dans le hall du Conseil européen lorsque les chefs d’État et de Gouvernement sont enfin sortis. L’ordre du jour de la réunion informelle du Conseil européen du 12 février, à l’origine consacré aux mesures antiterroristes et aux problèmes de l’Euro, a finalement été éclipsé par des questions internationales pressantes, et notamment les négociations de paix en Ukraine.

Après des négociations ayant duré toute la nuit à Minsk, l’heure était à l’auto-congratulation à Bruxelles. Cette nouvelle série de mesures, l’Accord de Minsk II, destinée à mettre un terme à la guerre en Ukraine et acceptée par les représentants de la Russie, de l’Ukraine et des régions séparatistes de Louhansk et de Donetsk, a été citée à de nombreuses reprises lors des conférences de presse données à l'issue de la réunion du Conseil.

Calme et unité européenne au Conseil : l’apogée du couple franco-allemand

Parfois appelé « meilleure deuxième option (...) pour une sortie de crise relativement digne » ou « lueur d’espoir », l’Accord de Minsk II a déclenché au mieux « un réalisme empreint de soulagement ». Les dirigeants européens sont apparus à la fois calmes et fatigués, mais ont encensé d’une même voix leur bienveillance proactive. Alors que le Président du Parlement européen Martin Schulz soulignait « l’atmosphère constructive » qui a entouré les discussions et le « bon présage » de cette coopération « entre Européens », le Président du Conseil Donald Tusk a remercié la Chancelière allemande Angela Merkel et le Président français François Hollande pour leurs « efforts indispensables pour la paix en Ukraine ». Le Président ukrainien Porochenko a confirmé cette déclaration en déclarant qu’il y avait des raisons pour faire preuve d’un « optimisme prudent ».

Si les efforts concertés et la solidarité des dirigeants européens ont été mis en valeur, c’est l’éternelle amitié franco-allemande qui a de nouveau été mise en avant. Merkel a déclaré qu’il était « bien » que « la France et l’Allemagne se soutiennent l’un et l’autre », tandis que Hollande, en référence au Traité de l’Élysée, déclarait que la coopération bilatérale n’était pas « seulement une évocation du passé » et que les deux pays « avaient pu travailler ensemble » lors de l’Accord de Minsk II. C’en est fini du triangle de Weimar : la résolution d’une crise supplémentaire s’avère être encore une plate-forme où l’Allemagne et la France peuvent briller toutes les deux.

Le contexte de l’Accord de Minsk II

Lors de sa conférence de presse, Merkel a employé un ton solennel et préoccupé, tout en insistant sur les questions clés de la réforme constitutionnelle en Ukraine, le contrôle des frontières, la décentralisation nécessaire et l’élaboration de règles spécifiques aux républiques séparatistes dans l’Est. Elle a conclu en déclarant qu’elle était « concentrée », et, en riant, que « la semaine n’est pas terminée ».

Cet accord imparfait survient alors que le conflit a dangereusement escaladé depuis plus d’un an, et après que le protocole de Minsk ait clairement échoué à cause de son non-respect flagrant. De ce fait, la pression n’avait jamais été aussi forte, au moment où plus aucune violence ne peut être acceptée. Mais l’enjeu indirect réside dans les efforts déployés par l’Ukraine et l’Union européenne pour développer leur coopération à différents niveaux, notamment dans le cadre de divers projets initiés et financés par le Partenariat oriental. Cette initiative politique est certainement tournée en ridicule par le comportement beaucoup plus direct et agressif de la Russie.

Des contentieux sous-jacents

Les difficultés majeures qui ressortent incluent le statut et l’avenir politiques des républiques autoproclamées dans l’est de l’Ukraine, préoccupées par la sécurisation du soutien financier de la Russie, et où le Président ukrainien a peu d’intérêt à voir s’organiser des élections locales. La situation hybride dans laquelle ces territoires sont englués est l’un des éléments du conflit qui compliquent l’élaboration de tout accord et qui entraînent des divisions encore plus profondes et complexes dans un pays déjà extrêmement morcelé. De plus, les efforts fournis pour empêcher l’économie ukrainienne de s’effondrer, même s’ils sont nécessaires, semblent insuffisants et soulèvent des doutes quant à la manière dont l’enveloppe financière du Fonds monétaire international (FMI) sera utilisée et quel en sera le coût.

Un accord imparfait qui maintient de profondes ambiguïtés 

Peu de temps après la déclaration du cessez-le-feu, des violations étaient déjà signalées des deux côtés. Aborder les risques de non-respect du cessez-le-feu semble donc désuet. Un des doutes initiaux au sujet de l’accord concernait les signataires indéfinis et l’absence de moyens consacrés à son application par un tiers. La question des mesures que les dirigeants européens devraient prendre en cas de non-respect de l’accord (au moins de ses parties principales) fait aussi défaut. De plus, le problème d’imposer des sanctions supplémentaires à la Russie, ainsi que celui de leur efficacité, devra être soulevé à nouveau.

La paix en Ukraine est encore plus incertaine si l’on considère qu’au moment précis où le cessez-le-feu était en train d’être négocié à Minsk, toute l’ironie de la situation était exposée : l’activiste politique anglo-russe Natalia Pelevine postait une vidéo sur son compte Facebook montrant une tente installée dans le centre de Moscou dans le but de recruter des volontaires pour aller faire la guerre en Ukraine, avec des banderoles bellicistes sur lesquelles on pouvait lire « Demain la Russie sera plus grande, et c’est aujourd’hui votre responsabilité de décider à quel point » ; « La Nouvelle Russie deviendra obligatoirement une nouvelle partie de la Russie, puis ce sera au tour de l’Ukraine entière. Allez-vous laisser toute la gloire aux autres ? » ou encore « Participez. Devenez volontaire ». Un tel prosélytisme semble être une provocation extrême.

L’accord de Minsk II vu sur le terrain

Mais comment cet accord conclu au plus haut niveau est-il perçu par les citoyens ukrainiens, qui ont déjà subi de terribles épreuves et qui font tous les jours face à l’immédiateté de ce conflit violent et désastreux qui engendre des conditions humanitaires de plus en plus inquiétantes sur le terrain ?

Lors d’une discussion sur le sujet, une amie ukrainienne affirme que « l’accord n’est pas mauvais, car l’alternative, une escalade rapide du conflit, est terrifiante », et ajoute que « les sanctions occidentales aggravent la position russe contre la baisse des prix des ressources énergétiques ». Selon ses propres mots, l’accord place les dirigeants russes et ukrainiens dans des positions délicates car « ils dépendent tous de l’opinion publique ». Les dirigeants ukrainiens peuvent ainsi être critiqués « pour une chose que les gens considèrent, sous l’influence des médias, comme une défaite. Il est possible que les dirigeants des républiques séparatistes ne soient pas capables d’arrêter une bataille à Debaltsevo car les commandants des groupes militaires, qui sont assez autonomes, ont perdu un grand nombre de personnes, tout comme les Ukrainiens ». Ainsi, tous « peuvent être tentés de continuer la confrontation militaire ». Elle souligne aussi le nombre de détails techniques qui ont été « délibérément omis », et qui laissent le document lui-même « sujet à la manipulation de tous les participants au conflit ».

Ce que mon amie m’a aussi dit, et qui va bien au-delà de tels compromis à haut niveau, c’est que les gens en Ukraine sont en train de s’habituer à la situation dans laquelle le pays tombe de manière vertigineuse. Et il s’agit d’une histoire de peur et de famine. Des images épouvantables de l’aéroport de Donetsk avant et après le conflit à la ville à moitié abandonnée de Debaltsevo, les images terrifiantes sont innombrables. En parallèle, les tragédies quotidiennes se succèdent : « des milliers de personnes sans toit, des vies brisées, des soldats infirmes forcés à se battre pour quelques pièces, etc. ».

La situation humanitaire ne cesse d’empirer. Les retraités ukrainiens ne reçoivent leur pension que s’ils s’inscrivent personnellement et s’installent sur le territoire ukrainien, l’aide publique est « misérable » et de nombreux citoyens ont des problèmes pour louer un appartement. La tension sociale s’accumule, et selon l’avis de mon amie ukrainienne, « les gens en Ukraine ont peu de sympathie pour les personnes déplacées à l’intérieur du pays », ce qui est à mettre au crédit « des médias ukrainiens libres », selon elle.

Pendant ce temps, les dirigeants européens continuent de guetter les signes de pacification en Ukraine.