Bruxelles

L'Europe à besoin d'une révolution pacifique

Article publié le 2 avril 2014
Article publié le 2 avril 2014

|Opi­nion| Les élec­tions eu­ro­péennes ont lieu dans deux mois. Or, l’Eu­rope fait en­core au­jour­d’hui face à une crise sans pré­cé­dent avec des eu­ro­péens de plus en plus exas­pé­rés et mé­fiants. Pour­quoi de­vrions-nous voter pour une UE qui a clai­re­ment échoué à se pré­pa­rer à la plus im­por­tante des crises de­puis la Grande Dé­pres­sion et à s’y confron­ter de façon adé­quate ?

D'après le pro­fes­seur d’In­té­gra­tion Eu­ro­péenne de l’Uni­ver­sité d’Athènes et Pré­sident de la Fon­da­tion Hel­lé­nique pour l’Eu­rope et la Po­li­tique Etran­gère (ELIA­MEP), Lou­kas Tsou­ka­lis : « Les hommes po­li­tiques ont ten­dance à re­mettre toutes les dif­fi­cul­tés à plus tard ».

DE VI­LAINES POU­PEES RUSSES

Selon Lou­kas Tsou­ka­lis, es­sayer de com­prendre les di­men­sions multiples de la crise éco­no­mique eu­ro­péenne c’est comme jouer avec de « vi­laines pou­pées russes » - la plus grande re­pré­sente la bulle du sys­tème fi­nan­cier in­ter­na­tio­nal qui a éclaté en 2008 avec la rup­ture du mar­ché fi­nan­cier ; à celle-ci s’im­brique la crise de l’UE qui dé­montre les dan­gers d’avoir une mon­naie com­mune sans des ins­ti­tu­tions adap­tées pour la sou­te­nir ; enfin, la plus pe­tite des pou­pées cor­res­pond aux pro­blèmes fis­caux na­tio­naux aux­quels les Etats membres doivent faire face. Pro­blèmes, exa­cer­bés par une année d’em­prunt continus au­près des banques. Ces crises na­tio­nales sont de­ve­nues in­sé­pa­rables de la crise de l’Euro. Au­jour­d’hui « la fête est finit », nous dit le Pro­fes­seur Tsou­ka­lis, mais qui va payer la fac­ture ? 

Des er­reurs ont été faites à la fois sur la scène na­tio­nale tout comme sur la scène eu­ro­péenne. L’ex­plo­sion de la bulle fi­nan­cière a fait perdre une dé­cen­nie à l’UE. En effet, l’UE a sous es­timé les consé­quences de l’ajus­te­ment fis­cal et les di­vi­sions entre les Etats membres que cela al­lait en­gen­drer. D’après Tsou­ka­lis, « nous de­vrions nous es­ti­mer heu­reux si nous ré-at­tei­gnons les taux de crois­sance et de PIB de 2007 d’ici à 2016 ».

AU BORD DE LA CRISE DE NERFS

La Grèce a perdu à elle seule un tiers du ni­veau de qua­lité de vie, pen­dant trois ans elle a été su­jette à de dras­tiques me­sures d’aus­té­rité (2009-2012) et se range au­jour­d’hui parmi les pires per­for­mances au sein de l’UE en terme de dés­équi­libre des sa­laires, de taux sa­tis­fac­tion et de sui­cide. Le taux de chô­mage est quant à lui en­core ex­trê­me­ment élevé, ce qui re­pré­sente un obs­tacle de taille à la crois­sance et au dé­ve­lop­pe­ment. Peu im­porte la si­tua­tion des Etats membres avant la crise, au­jour­d’hui qua­si­ment l’en­semble de la zone Euro souffre des consé­quences du désen­ga­ge­ment, de l’ir­res­pon­sa­bi­lité et de l’in­ef­fi­ca­cité de l’UE.

Au­jour­d’hui, les so­cié­tés eu­ro­péennes frisent la crise de nerfs. Si nous conti­nuons à nous en­fer­mer dans le cercle vi­cieux de l’aus­té­rité et de la ré­ces­sion avec les sa­laires qui di­mi­nuent et les taxes qui aug­mentent, le risque d’ex­plo­sion so­ciale est à pré­voir. Ce­pen­dant, la ma­jo­rité des ci­toyens eu­ro­péens reste en fa­veur l’Euro et ce, parce qu’ils ont peur que la si­tua­tion ne de­vienne en­core plus in­quié­tante sans mon­naie com­mune. C’est ce que Tsou­ka­lis dé­crit comme la « ba­lance de la ter­reur ».

Beau­coup pensent qu’après que les ci­toyens aient payé le prix fort nous nous di­ri­geons au­jour­d’hui vers une sor­tie de crise. Le sommes-nous réel­le­ment ? Le chô­mage conti­nue d’aug­men­ter, la dette est tou­jours in­croya­ble­ment éle­vée, et l’UE conti­nue à aller de l’avant sans être réellement pré­pa­rée. 

VERS UN NOU­VEAU GRAND COM­PRO­MIS

« L’Eu­rope a be­soin d’une ré­vo­lu­tion pa­ci­fique », nous dit Tsou­ka­lis. Plus de chan­ge­ment est né­ces­saire à la fois au ni­veau do­mes­tique et ins­ti­tu­tion­nel, afin que les 28 na­tions et que l’UE en tant qu’en­tité com­mune sortent de la crise. L’UE a be­soin d’un « nou­veau grand com­pro­mis » pour chan­ger son ap­proche de ges­tion de crise et pour « échap­per à la vi­sion du jeu à somme nulle pré­va­lant entre les cré­di­teurs et les dé­bi­teurs, entre le Nord et le Sud ». 

Tsou­ka­lis af­firme que le plus grand des défis au­quel l’UE doit faire face au­jour­d’hui est de conti­nuer à re­mon­ter la pente sans pour au­tant ba­layer ses pro­blèmes sous son tapis et ce, en s’en­ga­geant dans une po­li­tique de crois­sance ac­tive avec la mise en place de me­sures né­ces­saires et adap­tées. Cette crise aura rap­pelé que l’UE ne dis­pose au­jour­d’hui d’au­cun mé­ca­nisme pour y faire face. L’Euro ne sur­vi­vra pas sans une base éco­no­mique et po­li­tique stable, nous alerte Tsou­ka­lis, et il ajoute que l’union ban­caire et une co­opé­ra­tion ac­crue avec l’Union Mo­né­taire et Eco­no­mique est vi­tale pour sau­ver l’UE de son dé­clin.

Pour le mo­ment, les es­poirs de crois­sance de l’Eu­rope res­tent faibles. Néan­moins, d’im­por­tantes dé­ci­sions ont be­soin d’être prises dès main­te­nant car plus nous at­ten­drons plus les défis de­vien­dront im­por­tants et dif­fi­ciles à ré­soudre. 

"un acte hardi, un acte construc­tif"

Les ci­toyens ont perdu confiance en l’Eu­rope et se mé­fient de la po­li­tique en gé­né­ral. Cela a pour consé­quence un re­tour au na­tio­na­lisme où chaque Etat agit d’abord en fonc­tion de ses propres in­té­rêts et ce, dans une so­ciété où les ci­toyens se sen­tant beau­coup moins concer­nés par la no­tion de « bien com­mun » de­viennent de plus en plus in­di­vi­dua­listes.

Or, ce n’est pas le mo­ment de se battre seul. Et il se­rait stu­pide de le faire. Il est temps de réa­li­ser l’im­pact qu’une al­liance pres­ti­gieuse et puis­sante des Etats membres de l’UE pour­rait avoir dans un monde glo­ba­lisé.

Cette crise per­pé­tuelle a orienté le débat sur ce qui a be­soin d’être fait en Eu­rope et sur quel fu­ture nous lui vou­lons. Ce­pen­dant, la ques­tion n’est plus de sa­voir si nous vou­lons plus ou moins d’Eu­rope car la ré­ponse est que nous vou­lons aller vers une Eu­rope meilleure. Pour cela, nous de­vons enfin adres­ser la ques­tion du com­ment at­teindre cet ob­jec­tif. Ro­bert Schu­mann dé­cla­rait le 9 mai 1950, « il n’est plus ques­tion de vaines pa­roles mais d’un acte, d’un acte hardi, d’un acte construc­tif ». Les élec­tions eu­ro­péennes de mai pro­chain qui of­fri­ront aux ci­toyens de faire en­tendre leurs voix sont une pre­mière étape vers, nous l’es­pé­rons, un acte construc­tif.