Bruxelles

Le milieu carcéral : territoire ignoré de nos démocraties

Article publié le 6 juin 2017
Article publié le 6 juin 2017

Les étudiants de la section Presse et Information de l’IHECS à Bruxelles se sont lancés un défis : informer sur un milieu fermé et c’est sur la prison qu’ils se sont penchés. Partis d’un projet audio, les étudiants ont prolongé leur travail grâce à une conférence consacrée à la difficulté d’informer sur le milieu carcéral et le manque d’information chronique que nous avons de ce milieu.

La prison en Belgique, qu’est-ce que c’est ?

C’est d’abord 34 prisons, 16 de chaque côté de la frontière linguistique et deux à Bruxelles. Elles abritaient, au mois de mars 2017, 10.723 détenus. Comme dans de nombreux pays, les prisons belges connaissent une surpopulation importante. En effet, plus de 10.700 détenus séjournent dans des établissements conçus pour n’en accueillir que 9.216. Plus de 1.500 personnes incarcérées sont donc « de trop ». Ce qui donne un taux de surpopulation de 16,4%, un triste record qui ne cesse d’augmenter depuis les vingt dernières années. En cause, l’augmentation du nombre d’incarcérations et de la durée de celles-ci, en moyenne de 8,2 mois. Ces données peuvent sembler abstraites mais elles ont bel et bien des répercussions très concrètes sur la vie au sein des établissements pénitentiaires. La surpopulation vient démultiplier les nombreuses difficultés liées, d’une part, à la gestion de ces établissements, mais d’autre part, et surtout, au vécu de la détention.

Lorsqu’une prison voit ses cellules déjà toutes occupées, et qu’elle doit accueillir un nouveau prisonnier, celui-ci se retrouve très souvent sur un matelas, posé à même le sol, dans une cellule où logent déjà deux autres détenus. Ils se retrouvent donc à trois, dans un espace de 9m2. Espace qu’ils partagent bien souvent 22 ou 23h sur 24. La nourriture vient parfois à manquer. Les quantités sont calculées sur base des places disponibles, et non du réel nombre de détenus présents dans la prison. Elles sont donc souvent insuffisantes.

Le manque de personnel, déjà alarmant, se fait d’autant plus ressentir dans des situations de surpopulation. Notamment au niveau de la santé, un médecin doit parfois examiner entre 20 et 50 détenus… en deux heures. Au niveau des agents de surveillance également, ils sont parfois en nombre insuffisant par rapport aux détenus, ce qui empêche la bonne mise en place d’activités culturelles, de loisirs ou de formations pour ces derniers. La surpopulation alimente le cercle vicieux de l’agressivité et de la violence en prison mais aussi de la violence même de l’institution. En quelques chiffres, les prisons belges c’est aussi…

• Moins de 50% des détenus qui ont accès au travail, pour un salaire moyen d’un euro de l’heure.

• Une fois par an. Fréquence à laquelle les matelas, couverture et oreillers sont lavés, alors qu’ils sont utilisés par plusieurs détenus. Une fois par mois pour les draps.

• Des prix 10% plus chers pour tous les produits que les détenus peuvent « cantiner » (acheter en prison), en ce compris les nécessaires d’hygiène, parfois même, le papier WC.

• 46€ pour une heure d’appel téléphonique, parfois le seul moyen de rester en contact avec ses proches.

La Belgique a été plus d’une fois condamnée pour les conditions de vie inhumaines et dégradantes de ses prisons. Ce sont ce type de faits qui ont interpellés, et motivés les étudiants dans leurs enquêtes journalistiques.

Pourquoi les médias ne vont-ils pas plus souvent en prison ?

Pour Alessandra D’Angelo, ancienne avocate au barreau de Bruxelles et auteure de l’ouvrage Case prison, l’opacité médiatique est le frein le plus important pour les journalistes afin de mener à bien leur travail d’investigation. Cette opacité est due notamment a une liberté de la presse qui, selon elle, est de plus en plus mise à mal à travers le monde mais aussi dans les pays démocratiques où l’autocensure fait rage dans l’ère de ce qu’elle appelle le “politiquement correct”. La seule manière pour Alessandra de pouvoir écrire son livre fut de mettre une casquette d’auteure et non de journaliste, ce qui a pu lui donner une liberté de plume et d’investigation.

Pour Nicolas Cohen, de l'Observatoire international des prisons, “la question de la couverture médiatique concerne surtout des phénomènes mais peu de sujets d’analyse”.

Bernard Wesphael, incarcéré pendant 8 mois, tire certaines observations de son expérience. Notamment, l'inégalité sociale épouvantable, ainsi que l’absence de droit à la justice équitable, “si vous avez des réserves financières, vous pouvez avoir un avocat professionnel qui va s’occuper de vous”. En effet, certains avocats commis d’office "n’en n’ont rien à cirer de leurs clients" donc certains prisonniers font de la détention préventive pendant très longtemps alors qu’ils devraient être dehors. L’accès à l’emploi dans une prison se fait en fonction des contacts positifs ou non que l’incarcéré a avec les gardiens.

En ce qui concerne les médias, Bernard Wesphael a reçu des journalistes en prison mais ceci est normalement interdit “lorsque vous êtes détenu et que vous voyez des articles de presse qui vous accablent systématiquement, en tant que détenu vous n’avez pas le droit de répondre, l’avocat doit être disponible et il faut le payer, sinon il faut se débrouiller tout seul”. Pour lui, tout est à revoir de fond en comble, rien ne tient la route. Les prisons ce n’est pas porteur politiquement, et ce qui est important c’est de conscientiser le monde politique sur ces questions.

Bernard Bolze, quant à lui, a créé une organisation qui fournit de l’information sur les prisons, à la manière d’Amnesty International, mais pour les prisonniers ordinaires, de droit commun que personne n’a vraiment envie d’écouter. L’idée naît d’une volonté d’information rigoureuse dans un champ précis : le milieu de l'enfermement. Selon lui, il faut pouvoir recueillir les témoignages des incarcérés mais pas forcément envoyer des journalistes en prison car de nombreuses expériences prouvent que la logique des médias n'est pas de faire un traitement de fonds de la question, mais un traitement polémique.

Les prisons créent l’insécurité

Les orateurs sont tous d’accord sur un fait: la prison créée l’insécurité dans nos sociétés “vu le nombre de récidives, la prison est clairement une source d'insécurité” déplore Bernard Wesphael. Pour Bernard Bolze, le fait que l’administration pénitentiaire soit du côté des victimes c'est une machine à créer des victimes. Car en effet, “vouloir que quelqu'un finisse sa peine, et en bave, cela ne fait que créer des personnes en exclusion sociale et donc amenées à réitérer”. Une étude effectuée par des psychologues de l’ULB montre qu'après 3 ans, la prison est contre-productive: les incarcérés développent des TIC, des TOC, des pathologies… "après 3 ans ça ne sert plus à rien, il faut vraiment œuvrer à la réhabilitation" souligne Alessendra D'Angelo .

La situation des prisons prouve que nos démocraties sont en panne

Nos démocraties sont en panne car on peut nommer un fait qui dysfonctionne mais ça n’apporte pas de solution: exemple, l’information circule sur le fait que les personnes en prison ne sont pas soignées, pourtant ça n’apporte pas de solution et ça ne fait réagir personne”, confie Bernard Bolze à son audience. En effet, le problème ne réside pas simplement dans le manque de visibilité médiatique des prisons, mais aussi dans le fait que c’est un monde qui mobilise très peu la société civile. Dénoncer les conditions carcérales des délinquants en prison, ne paraît pas forcément une cause noble. Or, c’est tout une réflexion économique et politique qu’il faut avoir. En effet, “dans les prisons ce sont des pauvres qu’on entasse, et savoir qu'il n’y a pas de place ça ne gêne personne" souligne Bernard Bolze.

Pour Alessandra D’Angelo, c’est au niveau politique qu’il faut changer les choses “un détenu conserve son droit de vote, et je dis toujours que le jour où un homme politique se rendra compte que les prisonnier peuvent-être une base électorale (10 000 électeurs), on pourra peut-être changer les choses

La réhabilitation est-elle plus chère?

Sûrement pas ! En France, une journée de détention coûte en moyenne entre 80 et 100 euros par jour, un hébergement dans un lieu social avec un accompagnement par des travailleurs sociaux coûte 50 euros par jour, et c’est beaucoup plus efficace en termes de récidive. En Belgique, une incarcération coûte 62 000 euros et une réhabilitation 20 000 euros. Mais ce message ne passe pas car ce n’est pas électoralement porteur.

Une communication avec les médias difficile

L’observatoire international des prisons, représenté par Nicolas Cohen, essaye d’être un relais et une source pour les journalistes. Cependant, il décrit un exemple qui montre combien c’est difficile de communiquer sur le droit pénitentiaire même quand on a de bons réseaux avec la presse .

Au mois de mai, une série d'arrêts rendus par la cours de justice de Bruxelles statuaient sur la question des deux mois de grève par les agents pénitentiaires dans les prisons francophones belges, avec des détenus maintenus en détention dans des conditions déplorables. Tout un débat juridique s’était ouvert à savoir si c’était un traitement inhumain et dégradant. La cours d’appel de Bruxelles constate donc qu’effectivement il s’agissait d’un traitement inhumain et dégradant et qu’il fallait pour les détenus qu'un minimum de droits leur soit garanti à savoir: l’accès au préau, avoir des visites de la famille, le droit de téléphoner, le droit d’avoir une douche et trois repas par jour. “On essaye de communiquer la dessus: titre de la Libre : grève dans les prisons, 78 détenus remportent en cours d’appel des astreintes plafonnées à 7500 euros”. La Libre est totalement passée à côté du message, car l’élément qui a fait tilt pour l’auteur de l’article c’est l’argent, or, dans ces jugements effectivement il y a une question très technique qui est celle des astreintes pour les incarcérés mais ce n’est pas automatique, et c’est très complexe et très technique. “Alors qu’on a un arrêt qui vient de manière fondamentale annoncer un principe qui n’est même pas encore garanti par la CEDH, de la condition des détenus spécialement en temps de grèves: pierre blanche dans le droit pénitentiaire, et bien le titre de l'article c’est “les détenus vont gagner de l’argent” insiste Nicolas Cohen.

Les solutions?

Hubert d'Ansembourg, représentant de l’association des visiteurs francophones des prisons belges témoigne “En général, on a quand même des échos sur des publications qu’on a faites: notre ouvrage sur le radicalisme, dans le domaine de la prévention etc. On souhaiterait qu’il y ait des couvertures plus larges certes, mais il y a quelques journalistes qui se sont spécialisés là dedans et qui font bien leur travail”.

Pour Bernard Bolze, le tableau n'est pas totalement noir: “Il y a des médias, documentaires, bandes dessinées, pièces de théâtre qui parlent des prisons, de la criminologie, qui s’intéressent à l’enfermement. Beaucoup de sociologues s’intéressent à cela et c’est plutôt bon signe. En Espagne, en Italie, en Allemagne, la population carcérale diminue. En France on continue à la voir augmenter, mais il y a des pays qui ont entrepris le chemin de la baisse de l’incarcération. C’est donc plutôt positif. "