Bruxelles

Journées du patrimoine: quand les maçons ouvrent leurs portes

Article publié le 23 septembre 2016
Article publié le 23 septembre 2016

Marronnier des magazines en panne d’inspiration, la franc-maçonnerie éveille encore aujourd’hui d’obscurs et mystérieux fantasmes. A l’occasion des journées du patrimoine, de respectables « frères » nous ont guidés dans le dédale du Grand Orient de Belgique. Verdict: impression que la jadis secrète et puissante maçonnerie est devenue un Rotary club de province.

D’ordinaire, la franc-maçonnerie, société dite « discrète et non secrète », se garde tout de même bien de faire rentrer des « profanes » dans leurs temples, lieux de réunion des « loges » maçonniques, où les membres de la confrérie se retrouvent régulièrement et débattent de l’actualité, des sciences, de philosophie et de philanthropie.

Pourtant, les 17 et 18 septembre le public était invité à visiter cet immeuble discret de la rue de Laeken. Comme c’est le cas pour de nombreux lieux qui attisent l’imaginaire collectif (cf. les pyramides égyptiennes bordées de bidonvilles) la visite au Grand Orient de Belgique a donné lieu à quelques déceptions.

Vieille de plusieurs siècles, la franc-maçonnerie était autrefois une confrérie secrète née dans les cercles des bâtisseurs de cathédrales. Devenue réellement influente à partir du XVIIIème siècle, où elle s’exporte largement aux Etats-Unis, la maçonnerie est devenue célèbre pour le mystère dont elle se drape. Les membres sont tenus au secret par le serment qu’il jurent à leurs frères de ne révéler ni leur identité, ni les décisions prises dans les fameuses loges. Au cœur du mystère maçonnique, véritable cataclysme à fantasmes, se trouve la cérémonie du rite initiatique qui, même si elle diffère selon les obédiences, se déroulerait à peu près selon les mêmes étapes. Elle symbolise la mort du profane et sa résurrection en tant qu’initié.

Même si la maçonnerie est une organisation non-confessionnelle, elle reste, aujourd’hui encore, construite sur un langage de symboles soutenu par des rituels et une iconographie riches. L’œil de la providence, l’équerre et le compas, le triangle équilatéral, tous ces symboles que nous savons appartenir à la confrérie représentent bien plus que de simples attributs de maçons et d’architectes.

"Dans le temple, tout est symbole"

Sans verser dans la théorie du complot maçonnique, qui implique en général des personnalités allant de Washington à François Hollande, en passant par Napoléon, cette excursion au temple nous promettait fournir au moins une petite histoire des activités et de la symbolique d’un réseau que l’on dit être le plus dense et le plus influent du monde.

Que de déception à l’écoute de ce « maître », architecte de surcroît, qui débitait platement à notre petit groupe le déroulement d’une séance de travail entre frères.

Dans ce magnifique bâtiment, de style égyptien dans lequel chacun des trois temples est bâti sur douze colonnes ornementées de scarabées, de bas reliefs et stucs, de parterres en damiers, de lunes et de soleils de part et d’autres de l’équerre et du compas contenant le G du Grand Orient, il nous semblait qu’il y avait matière à explications.

A la question de la signification de tous ces symboles, notre guide répondit simplement que chacun était libre de son interprétation. Même la géante fresque représentant la construction du temple de Salomon n’a donné lieu à aucun commentaire.

Pourtant il aurait été intéressant d’apporter quelques pistes de réflexion quant à l’architecture du lieu, sa scénographie, son iconographie. D’autant plus que le portfolio du guide avait pour titre « Dans le Temple, tout est symbole ». Sans aucun doute, nous étions dans un lieu lourd de significations et sommes ressortis penauds, restant âprement sur notre faim.

Merci de déposer votre CV et lettre de motivation dans la boîte aux lettres

Le summum de la déception a été atteint à l’écoute des questions brûlant les lèvres de chaque visiteur : « Pourquoi êtes-vous élitistes ? Pourquoi est-ce une société secrète ? Comment peut-on l’intégrer ? » Ce qui a permis à notre interlocuteur de rester à la surface en expliquant qu’il connaissait des frères plombiers ou électriciens, de même que si la société était secrète elle n’ouvrirait pas ses portes et nous ne serions aujourd’hui pas dans le temple. Avant d’ajouter pour les intéressés qu’il suffisait de déposer un CV avec lettre de motivation dans la boîte aux lettres pour intégrer la confrérie.

Même le débat sémantique avec un prêtre, qui était de la partie, sur le sens du mot « temple » et sa signification dans la sémiologie maçonnique à donné lieu à une réponse laconique : « c’est comme ça parce que ça a toujours été comme ça. »

L’accent a été mis sur les activités philanthropiques de l’organisation et la recherche du développement personnel à travers les séances de débat et les conférences mensuelles, comme dans un mauvais discours de team building en entreprise.

Peut-être les maçons avaient-ils besoin de ce petit boost de communication après avoir fermé leurs portes trois années de suites aux journées du patrimoine. Peut-être était-ce l’occasion de redorer un blason oxydé et entaché par la rumeur. Ou peut-être la règle du secret s’appliquait-elle tout simplement.

Mais après tout, chacun reste libre d’interpréter les silences du discours édulcoré de notre maçon de guide.