Bruxelles

"J'ai fait mon Erasmus dans le Caucase du Nord"

Article publié le 5 juin 2017
Article publié le 5 juin 2017

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Florane a fait son « échange Erasmus » à Piatigorsk, dans le kraï de Stavropol, dans le Caucase du Nord (Russie) de février à juillet 2016. Cette jeune Belge y faisait des études en littérature russe et traduction. Elle a accepté de raconter son expérience à Cafébabel.

Comment as-tu eu cette idée de partir dans le Caucase du Nord ?

Comme de nombreux étudiants, j’ai eu la possibilité de faire un échange universitaire. J’avais plusieurs choix en Russie, puisque je pouvais notamment aller à Moscou, Nijni Novgorod et Iaroslavl.

J’étais déjà allée à Moscou par le passé, mais je n’avais pas trop aimé car c’est une ville énorme. En plus, on dit souvent que la capitale ne représente pas le pays, donc je ne peux pas dire que j’avais une idée bien précise de ce qu’était la Russie après ma visite de Moscou.

Je me suis donc dit « quitte à y aller, autant le faire à fond et voir les ‘vrais Russes’ ». Et je souhaitais aussi voir à quoi ressemblait le Caucase.

Piatigorsk était mon premier choix, devant Minsk (Biélorussie) et j’ai finalement été prise là-bas.

Quelle a été la réaction de tes proches quand tu as annoncé la nouvelle ?

Concernant mes parents, j’ai réussi à les convaincre du bien-fondé de mon choix, notamment en leur disant que Piatigorsk était sans doute moins dangereux que Moscou, car plus petit.

Mes potes, eux, n’ont rien compris. Ils me demandaient « Mais qu’est-ce que tu vas faire dans un endroit pareil ? ». J’ai pourtant essayé de leur répondre que j’étais curieuse et que je souhaitais voir de moi-même à quoi cela ressemblait. Mais c’est vrai que j’ai été un peu incomprise.

Tu t’étais informée avant sur la région ? Est-ce que tes impressions sont à l’image de ce que tu imaginais ?

Je savais effectivement que c’était une zone de conflits, donc j’étais un peu inquiète et je ne savais pas trop comment ça allait se passer en tant qu’étrangère.

Ceci dit, sur la Tchétchénie, je savais que la guerre était finie depuis quelques années. Donc même s’il fallait être prudente, je savais qu’on n’allait pas me tuer dans la rue.

En arrivant à Piatigorsk, je ne me suis pas sentie mal à l’aise, car ce n’est pas une ville typique du Caucase. La Tchétchénie et le Daguestan, par exemple, sont des régions très religieuses, avec un islam très conservateur, où la liberté est moins évidente et l’insécurité plus présente. Où j’étais, ça allait même si on me disait de ne pas sortir seule le soir.

Par contre, je suis allée en Tchétchénie, au Daguestan et en Ingouchie. Là, je sentais que je n’étais pas trop en sécurité et dans beaucoup d’endroits je devais porter un voile. Au Daguestan, alors que je souhaitais faire des courses, on a même refusé de me laisser partir toute seule au magasin.

Tu es allée à Grozny (Tchétchénie). Quelles sont tes impressions sur la ville ?

Pour être honnête, je n’y suis pas restée longtemps. Et pas de chance, le jour où j’y étais, il y a eu une alerte terroriste et je n’ai pas pu sortir du bus. On a donc visité la ville en bus avant de passer deux heures à la « frontière » entre la Tchétchénie et l’Ingouchie.

Du peu que j’en ai vu, c’est une ville assez artificielle. On dirait Las Vegas, avec plein de grands buildings. Tout a été reconstruit après la guerre.

Y avait-il beaucoup d’étudiants étrangers avec toi ?

Non, on était assez peu. On était deux étudiants « Erasmus » et les autres étrangers étaient là en tant qu’assistants de langue. Je dirais qu’on était une dizaine d’étrangers au total.

On avait évidemment notre petit groupe mais ça s’arrêtait là. C’est vrai que ce n’était sans doute pas l’Erasmus le plus typique. Mais en même temps, on a vraiment eu la possibilité de rencontrer des autochtones, d’apprendre leur langue, leur culture. C’est pour cela qu’on a pu se faire des potes Russes et Tchétchènes.

Dans les dortoirs en Russie, ils mettent les étrangers ensemble. On avait donc notre étage avec nos chambres. Et étrangement, les Russes avaient vraiment des chambres insalubres alors que les « meilleures » nous étaient réservées.

Quel est le sentiment des Russes du Caucase vis-à-vis de la politique russe ?

Dans la majorité des cas, on ne pouvait pas parler politique car c’est un sujet sensible. Quand je me sentais vraiment en confiance, je pouvais me permettre d’en discuter. Mais on m’avait prévenue, il ne fallait pas trop critiquer le pouvoir.

La relation avec la politique est différente de ce qu’on peut connaître en Europe de l’Ouest. À l’université, par exemple, il y a une photo de Vladimir Poutine dans toutes les salles. Concernant le sentiment des Russes que j’ai connus vis-à-vis de leur Président, c’est assez mitigé. J’ai l’impression que leur vision est très manichéenne. Soit ils le détestent, soit ils l’adorent. Il faut néanmoins reconnaître que beaucoup ne s’expriment pas et constituent donc une majorité silencieuse.

Sur l’épisode de la Crimée, j’en ai parlé plusieurs fois, notamment avec des ami(e)s critiques vis-à-vis du pouvoir. Mais pour eux, la Crimée appartient à la Russie et point. Personne n’admet les sanctions à l’encontre de la Russie en réaction au rattachement de la région à leur pays.

Est-ce que tu dirais que l’image de la Russie véhiculée dans les médias est similaire à ce qui se passe sur place ?

Le fait d’être allée en Russie m’a donné une autre vision des choses. Je suis toujours très critique vis-à-vis du régime de Vladimir Poutine, mais je comprends le point de vue des Russes, notamment concernant la Crimée.

J’ai trouvé que les Russes étaient très chaleureux et accueillants - surtout après quelques shots de Vodka. Je me suis sentie bien en Russie et je n’étais pas oppressée ni obnubilée par « le régime ».

Je crois qu’on a tendance à diaboliser Vladimir Poutine chez nous. Bien qu’il ne soit pas un ange, il n’est peut-être pas aussi mauvais qu’on ne le pense. Et pour les Russes, il a apporté la sécurité, notamment après la guerre en Tchétchénie, et apparaît donc comme quelqu’un de protecteur. En Russie, il est généralement bien vu.

As-tu une anecdote bien particulière à raconter ?

On a tous les mêmes clichés sur la Russie : la vodka, la kalachnikov, les ours.

Un weekend, j’ai décidé d’aller camper avec deux amies. On est donc parties en van pendant 10-12h pour arriver au milieu des montagnes, dans une région vraiment isolée. Le village le plus proche était à 1h30, on n’avait pas d’Internet, pas de couverture téléphone, donc il aurait pu nous arriver n’importe quoi sans que personne n’en sache rien.

Là, on a rencontré un homme qui vivait dans un chalet. Un soir, il nous a invitées à dîner. Après avoir mangé de manière assez rustre, il nous a servi de l’alcool fait maison, extrêmement fort. Alors que nous étions tous un peu saouls, il a sorti sa kalachnikov et nous a proposé de tirer dans le vide, au milieu des montagnes. Ce que nous avons fait. Et ce n’est que le lendemain que je me suis dit que c’était sans doute assez dangereux. Il n’y a vraiment qu’en Russie qu’on peut vivre ce genre d’expérience.