Bruxelles

Femmes et laïcité : les évolutions lentes de la société turque

Article publié le 18 janvier 2016
Article publié le 18 janvier 2016

Suite et fin de l'interview de Seyma Gelen par Cafébabel Bruxelles. Féministe et chercheuse à l'Université Libre de Bruxelles, elle nous parle des droits civils et sociaux des femmes turques, d'Erdogan et de laïcité.

La chercheuse en sociologie électorale transnationale Seyma Gelen combine la conscience d'une Européenne et la sensibilité d'une femme turque pour appréhender les défis prochains et les mutations lentes de ce système encore inégal. Deuxième partie de l'interview de la jeune chercheuse par cafébabel.

(Première partie de l'interview : Femmes et politique : les inégalités structurelles de la société turque.)

cafébabel : Pensez-vous que la réélection de M. Erdogan a été politiquement conçue et quel impact peut-elle avoir sur les droits sociaux / politiques des femmes?

Seyma Gelen : Si lui et son parti ont été réélus, c’est parce que cela fait sens pour une grande partie de la population turque. Mais cette élection s'est déroulée dans un contexte d’instabilité politique, ce qui a conduit bon nombre de citoyens à vouloir un parti unique pour retrouver une certaine stabilité. Quel impact j’attends de cette réélection sur les droits sociaux et politiques des femmes ? Ce dont je suis sûre, c’est qu’aussi longtemps que la population – masculine et féminine – ne se saisira pas de cette question et que la société civile n’en débattra pas de manière à faire pression sur les dirigeants, l’égalité effective ne sera jamais acquise. L’AKP a surtout œuvré au niveau de l’égalité “légale”. En 2004, c’est dans la volonté d’adhésion à l’UE et sous la pression de dizaines d’organisations féminines que l’AKP a amendé l’article 10 de la Constitution turque pour y introduire l’interdiction de la discrimination basée sur le sexe et réformé le code pénal pour définir les crimes envers les femmes comme des crimes contre l’humanité. L’article 5 du Code du travail garantit le principe de traitement égal des hommes et des femmes. Le cadre légal, c’est une bonne chose en soi.

cafébabel : Quel constat pouvez-vous faire sur la fracture toujours plus grande entre les femmes laïques et islamiques en Turquie? Êtes-vous d'accord avec l'idée d'une polarisation au sein de la société turque, surtout après les dernières réélections ?

Seyma Gelen : Répondre à cette question n'est pas simple, et demanderait un article entier! Le corps des femmes est un terrain de bataille politique depuis la création de la République. A l'époque, il s'agissait de créer une nouvelle femme turque, présentée comme libérée du passé musulman, et émancipée grâce aux valeurs occidentales. Celles qui couvraient leurs cheveux ont été interdites d’accès à des études universitaires et à l’emploi alors que les têtes féminines dénudées y avaient accès. Malgré cette situation vécue comme une injustice, les femmes musulmanes pratiquantes et portant le foulard et les autres ne sont pas entrées en conflit majeur. Aujourd’hui, même si la récente question de la juge portant le foulard a scandalisé certains, il n’y a pas de conflit sur cette question. Toutes les femmes, portant le foulard ou non, ont accès au marché de l’emploi et à l’enseignement. La présence des unes n’empêche pas la présence des autres. Je ne suis pas d’accord avec cette classification dichotomique “femmes islamiques et femmes laïques”, qui ne convient pas dans cette analyse. D’ailleurs, qu’est-ce que ces catégories signifient? Si par femmes islamiques, vous entendez “femmes portant le foulard”, ces dernières sont aussi de plus en plus sécularisées, menant une vie proche de celles des femmes qui n’en portent pas. Il n’y a pas un mur étanche entre deux groupes.

Cependant, on peut imaginer qu’il puisse exister des femmes – et des hommes! – qui se sentent agressés par la visibilité publique des femmes portant le foulard comme on peut imaginer qu’il puisse exister des femmes – et des hommes! – qui ne veulent pas voir des femmes sans foulard. Les extrêmes existent partout. Certes, il y a eu récemment des femmes célèbres, musiciennes ou actrices par exemple, qui se sont opposées publiquement au port du foulard. Il ne faut pas nier cette réalité même si elle est minoritaire. Par contre, ce qui existe, ce n’est pas une fracture entre femmes ceci ou femmes cela mais une polarisation entre opposants et partisans d’Erdogan. Des femmes musulmanes pratiquantes – ou pas – et des femmes qui ne le sont pas – ou  moins – peuvent se retrouver dans un même camp. Ce qu’il y a de bénéfique dans cette polarisation, c’est que des personnes issues de divers horizons se mettent à se parler et à se comprendre, c’était presque inimaginable avant! Prenons l’exemple des milieux de gauche et de certains milieux musulmans qui ne se reconnaissent pas dans l’AKP : ils parviennent à communiquer et à se comprendre. Le contraire est vrai aussi, toutes les supportrices d’Erdogan ne portent pas le foulard.

cafébabel : La bataille pour les droits civiques fait partie plutôt du programme des partis laïques et républicains ou est-ce une réclamation de tous les partis ?

Seyma Gelen : Les droits spécifiques des femmes ont commencé à être discutés lors des Tanzimat (ère de réformes dans l’Empire ottoman au 19ème siècle). Déjà à l’époque, des organisations féminines et des personnalités féministes se penchaient sur la question. Ce n’est donc pas une question récente. La République kémaliste avait fait des droits des femmes une question politique emblématique de la modernisation, qui au fond, ne concernait que les couches moyennes et supérieures de la population. Les femmes qui correspondaient à l’idéal kémaliste ont pu pénétrer différents secteurs d’activité. Aujourd’hui, l’écart entre les normes et les pratiques caractérisent la République turque, indépendamment du parti ou des partis qui dirigent le pays. C’est un État créé sur les cendres d’un Empire, dans lequel la modernisation s’est faite en mode top down et où les décalages entre ce que visent les élites et ce que la population vit sont importants. C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, la question des droits des femmes est un sujet dont on débat peu en Turquie. L’économie et la sécurité préoccupent les citoyens beaucoup plus que les droits des femmes. Ceci dit, presque tous les partis en Turquie en parlent aujourd’hui, en concordance avec leurs idéologies ; ceux qui en parlent le plus sont AKP et HDP.

(Lire aussi : Transition turque : l'égalité des sexes est-elle une UEtopie?)